Chez Mrs FIGG : chats, scones et livres à volonté !

07 décembre 2016

« Lorsque le téléphone sonna à dix heures et demi un dimanche soir, il en savait bien sûr la raison. »

La terre des mensongesLa terre des mensonges de Anne B. Ragde

Traduit du norvégien (Berlinerpoplene)

Éditions 10/18 (Domaine étranger) / 2012 / 350 pages / 8,40 euros

Norvège, Trondheim, quelques jours avant Noël. Les 3 frères Neshov se retrouvent au chevet de leur mère mourante, après des années d'absence. On comprend rapidement qu'il s'agit d'une famille dysfonctionnelle et d'une mère tyrannique qui cache un secret lesquels ont bousillés les trois garçons.

C'est la psychologie de cette famille et ses interactions après tant d'années d'éloignement qui intéressent Anne B. Radge. Elle décrit ses personnages avec précision et affection, ce qui permet au lecteur d'éprouver une immense empathie envers ces adultes brisés

L’aîné, Tor, est resté dans la ferme familiale délabrée et hantée par les rancœurs du passé. Éleveur de cochons, soumis à sa mère, il n'a pas élevé sa fille, Torum maintenant adulte. Margido, est un homme solitaire, timide, chrétien fervent et employé de pompes funèbres consciencieux qui vient de gérer le suicide brutal d'un ado. Erland, le cadet, vit en exil à Copenhague depuis 20 ans, depuis que son homosexualité a été rejetée par sa famille. C'est un homme exubérant, qui cache sa vulnérabilité derrière un appétit de vivre insatiable mais autodestructeur. Son compagnon, Krumme, ne sait rien de son enfance. Leurs trois destinées d'adultes basculent à la suite d'un appel téléphonique qui fait revivre le passé.

Étrangement, alors qu'ils sont réunis pour un enterrement, c'est une renaissance qui apparaît entre les lignes. Symboliquement d'abord, c'est la ferme familiale qui reprend vie après un long abandon. Ensuite, c'est la fratrie (avec l'apparition inattendue d'une nièce médiatrice) qui, bien qu'aux antipodes les uns des autres, semble se ressouder. Malheureusement, la révélation finale (que j'avais devinée) remet ce fragile équilibre, cette trêve festive, en cause.

La Terre des mensonges est le premier tome d'une trilogie (suivie de La Ferme des Neshov et L'Héritage impossible). Malgré le contexte polaire et potentiellement enchanté/féerique (*ça c'est un de mes préjugés idiots dès que je lis de la littérature scandinave !*), c'est une chronique familiale ultra réaliste et dépouillée.

J'ai rarement lu ce genre si particulier de texte et même si j'ai adoré les personnages et que j'ai dévoré ce premier tome, j'ignore encore si je serais tentée par la suite … 


06 décembre 2016

" De Cape et des Mots "

de cape et de mots

De cape et de mots de Flore Vesco

DIDIER jeunesse (2015) / 192 pages / 14,20 euros

Voilà un très bon titre jeunesse, découvert dans la sélection du Prix des Incorruptibles auquel je participe avec les élèves.

Serine est une jeune comtesse désargentée. A la mort de son père, pour subvenir aux besoins de ses six petits frères, elle décide d'aller tenter sa chance à la cour du roi Léo III. Malgré ses haillons, sa méconnaissance totale des usages et sa naïveté, elle devient dame de compagnie de la Reine, une femme capricieuse et frivole. Malheureusement, Serine ne fait pas le poids face aux jalousies et hypocrisies courtisanes. Après une humiliation de trop et parce qu'elle découvre un complot, Serine décide de se travestir en bouffon irrévérencieux et insolent pour sauver sa vie … et se venger des outrages subis !

J'ai adoré cette histoire que traverse un petit grain de folie et qui mélange l'intemporalité des contes de fée traditionnels à la démesure et aux frasques de la cour de Marie-Antoinette vue par Sofia Coppola …

J'ai également adoré le décalage entre l'illettrisme de l'héroïne et un roman qui célèbre la langue française à travers un tourbillon de jeux de mots, de charades, calembours, rimes, joutes verbales … et la richesse d'un vocabulaire oublié depuis longtemps.

Même si Serine et les autres personnages manquent un peu de « gras », de consistance, De cape et de mots n'est pas un plat exercice de style comme on pourrait le craindre. C'est un roman historique amusant, parodique (on songe forcément à la cour de Louis XIV) et farfelu que j'ai eu du mal à lâcher. Et qui m'a évoqué La Passe-miroir de Christelle Davos.

Une chouette distraction pour les adultes également.

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30 novembre 2016

« Mrs Muir était petite. Tout le monde en convenait »

mrs muir (libretto)

Le Fantôme et Mrs Muir de R. A. Dick

Traduit de l'anglais (The Ghost and Mrs Muir)

LIBRETTO / novembre 2016 / 195 pages / 8,70 euros

L'Aventure de Mme Muir de Joseph Mankiewicz (1947) est un film merveilleux, parmi mes préférés. Aussi je me réjouis que le roman dont il est adapté soit ENFIN réédité … Le Fantôme et Mrs Muir est publié pour la première fois en 1945. R. A. Dick est le pseudonyme d'une romancière anglaise nommée Joséphine Aimee Campbell Leslie (1895-1979).

Lucy Muir, veuve depuis peu, loue les « Mouettes », une villa isolée d'une station balnéaire anglaise, apparemment hantée par le fantôme d'un marin, le capitaine Gregg, qui se serait suicidé dans la maison … Mais Lucy, aucunement effrayée par la voix tonitruante et le vocabulaire fleuri du vieux loup-de-mer, emménage et exige du capitaine qu'il n'apparaisse pas à ses enfants, Cyril et Anna. Le capitaine accepte et leur cohabitation commence.

Malgré l'alibi surnaturel, l'histoire se focalise autour de la psychologie de Lucy, frêle et réservée mais farouchement indépendante et obstinée quand il s'agit de défendre sa liberté. Pourtant, Lucy n'est pas une rebelle ni une aventurière. Elle aspire à mener une existence simple et paisible. C'est l'impression d'une douce intemporalité, une extrême normalité, juste heurtée par quelques heurts inévitables, qui ressort de la vie de Lucy.

La « perturbation » est à la marge, dans l'intime de Lucy, sans sa chambre … ou dans son inconscient ?

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Le fantôme n'est-il pas une création psychique de Lucy afin de l'aider à combattre la solitude et la pression sociale ? Pour la rendre plus forte ? « Elle avait lu que les femmes qui approchaient d'un certain âge, lorsqu'elle vivent seules, deviennent parfois des créatures bizarres dont le cerveau peur enfanter les rêves les plus extravagants. Elle ne se rassurait qu'en songeant […] que jamais, au grand jamais, elle n'eût été capable d'inventer un personnage aussi étrange que le capitaine Gregg » (p.52). Laisser le doute subsister apporte évidemment davantage de densité au récit …

C'est également une histoire d'amour impossible et romantique entre deux personnes que tout oppose. Lucy est vivante ; Gregg est mort. Elle mène une vie étriquée ; c'est un baroudeur aventureux. Avec malice et affection, R. A. Dick décrit leur relation où ils bousculent chacun les croyances de l'autre. (*spoiler*) Même si je m'y attendais car je connais le film, la fin est très émouvante lorsque l'on comprend que le capitaine a attendu Lucy toute sa vie. 

Pour conclure, je pense que j'aime autant le roman que le film.

A year in England 2

28 novembre 2016

En même temps, et sous le même toit, réussir à toucher le cœur de deux hommes qui, ni l'un ni l'autre, n'étaient libres d'aimer

lady susan

Lady Susan de Jane Austen

Première publication : 1794

Gallimard (Folio 2 €) / 2016 / 116 pages

Veuve depuis peu, Lady Susan quitte précipitamment Langford où vivent les Manwaring après un début de scandale. Désargentée, Susan n'a d'autre choix que de trouver refuge chez sa belle-famille qu'elle méprise, les Vernon de Churchill. Précédée de sa sulfureuse renommée, Susan est vertement (mais poliment) reçue par sa belle-sœur, Catherine, elle-même épouse raisonnable du fade Charles. Au grand dam de Catherine, Susan envoûte son frère, le jeune, riche et beau Reginald. Reginald va-t-il épouser Susan, de douze ans son aînée ? Et Susan va-t-elle trouver un époux à Frederica, sa timide fille de 16 ans ? 

Lady Susan est une courte mais jouissive et acide nouvelle épistolaire, une œuvre de jeunesse de Jane Austen. L'échange de courrier privé entre les différents protagonistes permet de mettre malicieusement à jour les hypocrisies, les duplicités et les faiblesses de caractère de chacun sous un vernis d'exquise politesse … La pire étant évidemment Lady Susan !

En effet, Lady Susan n'est pas une héroïne « austinienne » habituelle. C'est une intrigante, mesquine et profiteuse, imbue d'elle-même et franchement cruelle avec sa fille qu'elle veut forcer à épouser un homme riche mais sot, qu'elle-même n'accepterait jamais. A la fin évidemment, la morale est sauve (*mais je me garderais d'en dire davantage*).

Pour conclure, c'est une lecture courte mais amusante. Et je n'ai même pas réussi à détester ce personnage de peste inventé par Jane Austen !

A year in England 2

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24 novembre 2016

« On dit souvent des vieilles demeures qu'elles ont une âme »

les fiancés de l'hiverLa Passe-Miroir 1.

Les Fiancés de l'hiver de Christelle Dabos

GALLIMARD jeunesse (2015) / 517 pages / 18 euros

Ophélie vit dans un monde magique reposant sur le matriarcat et le respect de la généalogie et des ancêtres. C'est une jeune femme maladroite et timide qui possède le don de lire le passé des objets inanimés et de se déplacer à travers les miroirs. Elle est fiancée de force à un homme du Nord, un inconnu nommé Thorn, qui dévoile rapidement une personnalité brutale et torturée. Pour honorer ce mariage arrangé, Ophélie est obligée de quitter sa province natale tranquille pour aller vivre chez son futur époux. Elle va découvrir un monde d'illusions sulfureux, de complots et de traîtrises et que nombreux sont les ennemis qui souhaitent empêcher son mariage. Pour sauver sa vie et sa vertu, Ophélie devra changer d'identité et se trouver des alliés de confiance.

J'ai beaucoup aimé ce premier tome.

L'ambiance et le monde magique inventés par Christelle Dabos sont intéressants même si personnellement, j'ai trouvé l'univers de la Citacielle trop oppressant et malsain (impression renforcée par le mutisme forcé d'Ophélie pendant ces passages). J'avais (j'ai) hâte de retrouver l'ambiance froide et neigeuse du Pôle, à peine aperçue jusqu'ici. Du coup, j'ai trouvé quelques longueurs pendant l'immersion en « sous-marin » d'Ophélie dans la grande ville des illusions. Mais lorsque l'action est (enfin) relancée, j'ai été happée.

Le point fort du récit est évidemment l'antagonisme amoureux entre Ophélie et Thorn. Le principe des opposés fonctionne plutôt bien : la petite lectrice insignifiante et maladive VERSUS l'homme de pouvoir, le dragon musclé au visage orné de cicatrices. Tellement prometteur et réjouissant ! Facile de s'identifier à Ophélie, sa maladresse, son filet de voix, son éternel rhume et son écharpe fétiche (j'avais même l'impression – peut-être erronée ? – d'y apercevoir certains traits de caractère de l'auteur …). Derrière ses imperfections, se cache une femme droite et intelligente qui ne tarde pas à séduire (contre son gré) Thorn. Bref, un joli personnage projeté dans un monde brutal qui n'est pas le sien et où les faux-semblants sont de rigueur.

J'achève ma lecture avec énormément de questions (*spoilers*) :

Thorn a-t-il réellement accepté ce mariage pour s’approprier le don de lire ?

Pourquoi le livre des ancêtres est-il si important ? Et Farouk ?

La montre à gousset de Thorn cache-t-elle quelque chose ?

La famille animiste de Ophélie va-t-elle vraiment débarquer à Claidelune ?

Comment va se passer l'introduction de Ophélie en cour ?

Va-t-elle revoir Gaëlle, Renard, Pistache … ?


10 novembre 2016

« C'était une petite maison, simple comme un dessin d'enfant et plus ancienne que la nation de Scully »

la femme égarée

La Femme égarée de Tim Winton

Traduit de l'anglais (Australie) : The Riders

Rivages poche (Bibliothèque étrangère) / 1999 / 448 pages / 7,90 euros

1987. Une famille australienne décide, sur un coup de tête, de s'installer en Irlande et achète une bicoque décrépite et isolée, à l'ombre d'un château hanté en ruine, dans le comté d'Offaly. Scully, le père de famille, ex-baroudeur casé depuis la naissance de la petite Billie, 7 ans, retape la maison. Son épouse Jennifer et Billie repartent en Australie liquider leur ancienne vie. Mais le jour où elles doivent le rejoindre en Irlande, seule Billie est présente à l'aéroport : Jennifer a disparu, sans explication ni trace, et Billie, traumatisée, est devenue mutique. Fou d'amour, de colère et d'inquiétude, Scully se lance à la recherche de sa femme, à travers l'Europe.

La Femme égarée est un mauvais titre. Le titre original, The Riders, est davantage conforme au contenu du livre. En effet, La Femme égarée aurait pu être un thriller classique ; l'histoire du pauvre type qui découvre que sa femme n'est pas celle qu'il croyait. Or c'est le cheminement psychologique de l'époux qui est développé. De sa femme, on ne saura finalement presque rien. 

Le personnage principal, anti-héros (un peu trop) revendiqué par l'auteur, m'a inspiré autant de pitié que d'agacement. Scully est un brave type mais pas très malin, un peu rustre, trop amoureux, qui traîne sa pauvre gosse à travers l'Europe, en enchaînant les galères de plus en plus sordides pour courir après une chimère. L'auteur s'interroge : Peut-on aimer trop ? Connaît-on vraiment ceux qu'on aime ? Pourquoi pas …

Je suis un peu partagée. Je n'ai ressenti aucune empathie ni sympathie pour le personnage masculin d'autant que l'auteur insiste trop sur son caractère rustre/pataud et dévoué. Quant aux personnages féminins, ce sont toutes des perverses à moitié folles … Pourtant, malgré ces bémols et des longueurs narratives, j'ai terminé ma lecture sans trop me forcer. J'ai notamment apprécié la restitution réussie de l'ambiance des lieux visités par Scully et Billie (campagne irlandaise, petits ports des îles grecques, Paris, Amsterdam …).

Un livre impossible à faire entrer dans une case pour lequel il faudra vous faire votre propre avis …

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07 novembre 2016

« Que valaient ces rêves stériles et creux maintenant qu'elle avait découvert le secret passionné de son âme ? »

mary barton

Mary Barton de Elizabeth Gaskell

Traduit de l'anglais

Première publication : 1848

POINTS (Grands romans) / 591 pages / 8,40 euros

John Barton, délégué syndical et chartiste, tisseur dans une usine de Manchester, élève seul sa fille, Mary, depuis le décès de sa femme. Mary, jolie cousette de 17-18 ans, est plutôt vaniteuse et insouciante. Aiguillonnée par le désir d'échapper à la misère de son milieu social, elle dédaigne l'amour de son ami d'enfance, Jem Wilson, pourtant fidèle, courageux (ses prouesses lors de l'incendie de l'usine en témoignent) et bon ouvrier. Au contraire, Mary est flattée (plus que véritablement séduite) par les attentions que lui porte l'élégant Harry Carson, fils du patron d'une filature. Quel choix fera Mary ? L'intérêt de Mr Carson est-il sincère ou va-t-il déshonorer Mary ?

Cette histoire d'amour permet à Elizabeth Gaskell de décrire avec précision et lucidité le quotidien d'ouvriers pauvres d'une « ville noire », Manchester (mais ça pourrait être Birmingham ...), dans les années 1830-40, caractérisé par la surpopulation et une grande insalubrité. Elizabeth Gaskell relate des anecdotes absolument insoutenables sur ces familles d'ouvriers (la mort des jumeaux Wilson, la tragédie de la famille Davenport …) et pointe leurs conditions de travail inhumaines, les salaires de famine, l'emploi des jeunes enfants dès 5 ans, les journées de 12 à 16h, les logements insalubres …

Comme dans Nord et Sud, le sujet d'Elizabeth Gaskell est la place de l'amour dans une société divisée entre patronat et employés. Mais Mary Barton est un roman plus âpre, presque du Zola ou du Dickens (lequel loua d'ailleurs cet ouvrage et invita Elizabeth Gaskell à collaborer à son journal, Household Worlds).

Pour autant, cet aspect social ne se fait pas au détriment des personnages et de l'intrigue qui ne cesse de rebondir. En effet, les tergiversations amoureuses du trio Mary/Jem/Harry sont interrompues de la plus inattendue et définitive des manières et la narration s'emballe subitement. Mary tente de sauver xxxxx d'une exécution publique et paye de sa personne. Son caractère se forge et son courage se dévoile.

Outre Mary, les autres personnages possèdent sans conteste une profondeur et sont torturés par des dilemmes moraux qui les conduisent jusqu'aux portes de la folie ou du crime. Aucun n'est fondamentalement mauvais ou bon. Ainsi, John Barton, le père de famille ravagé par l'injustice sociale qu'il observe (et subit) depuis de trop longues années, distille dans le roman des phrases bien senties :

« Je préférerais voir [ma gamine] gagner son pain à la sueur de son front, comme la Bible l'ordonne – oui, quitte à ce qu'elle ait pas de beurre à mettre sur son pain -, plutôt que d'être une de ces femmes qui se tournent les pouces, font enrager les vendeurs toute la matinée dans les magasins, s'égosillent au piano tout l'après-midi et vont au lit sans avoir fait le moindre bien à une créature de Dieu sauf à elles-mêmes » (p.30)

La tante de Mary, Esther, est aussi un personnage intéressant : la prostituée qui veille dans l'ombre à la vertu de sa jeune nièce orpheline de mère. A la marge, le duo solaire de Bob Leigh tisseur et naturaliste/botaniste amateur et sa petite-fille aveugle, sage et mesurée, Margaret, met du baume au cœur des personnages et des lecteurs.

Pour conclure, j'ai énormément aimé cette chronique d'une ville industrielle de l'Angleterre victorienne. Elizabeth Gaskell y mêle avec virtuosité histoire d'amour et dénonciation de l'injustice sociale. Et qu'on ne vienne pas me dire qu'il ne se passe rien dans les romans victoriens ! Elizabeth Gaskell enchaîne : incendie ravageur, harcèlement d'une jeune fille, assassinat, grèves d'ouvriers, morts de faim/misère, procès, course-poursuite en bateau, émigration au Canada … Un roman passionnant, émouvant et édifiant !

01 novembre 2016

« Nous étions si occupés à réécrire notre propre passé que nous avons saccagé leurs présents »

HP8Harry Potter et l'Enfant maudit J.K. Rowling, John Tiffany et Jack Thorne

Traduit de l'anglais par Jean-François Ménard (HP and the Cursed Child)

GALLIMARD / octobre 2016 / 340 pages / 21 euros

(*forcément quelques spoilers dans mon billet, mais peu*)

22 ans après la fin d'Harry Potter et les reliques de la mort, on retrouve Harry, Hermione, Ron, Ginny et Malefoy qui sont devenus des quadras débordés par leurs boulots respectifs et par l'éducation de leurs adolescents. En effet, Albus, le cadet des Potter, et Scorpius Malefoy sont des enfants qui pâtissent de la réputation de leurs parents et qui, contre toute attente, deviennent amis. Malheureusement, de nouveaux signes d'activités des forces du Mal sont observés … Et évidemment, Albus et Scorpius vont tenter d'y remédier en jouant avec le temps. Et les auteurs de jouer avec les "et si ?" : "que se serait-il passé si ... ?"

Passée l'étrangeté de lire HP sous forme de dialogues, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que l'action et les rebondissement ne manquent pas. J'ai même fini ma lecture avec une impression de « trop » : trop vite, trop de voyages dans le temps, trop de personnages … au détriment de moment de calme et de communication. Un comble pour une pièce de théâtre. En revanche, je comprends mieux pourquoi l'adaptation dure 5 heures !

Quant à l'histoire, je ne sais toujours pas quoi en penser.

J'ai trouvé peu crédible que Harry, avec son passé d'orphelin maltraité, soit un père aussi navrant. Il va jusqu'à avouer à Albus « qu'il y a des moments où j'aimerais mieux que tu ne sois pas mon fils » (p.52) … Cette relation conflictuelle, pour moi c'est un cocktail d'incrédulité, de tristesse et de 'pas envie de lire ça'. Pour les autres (Ron, Ginny, Herm, Draco, Minerva …) ils m'ont semblé de simples caricatures des enfants/adultes qu'ils étaient déjà.

En revanche, l'amitié entre les jeunes Albus et Scorpius est mignonne (malgré les sous-entendus homoérotiques de cette relation que apparemment, je suis la seule à percevoir, et qui me semblent surtout faits pour séduire un certain public adeptes de fanfiction – dont je fais parfois partie). Le Potter Serpentard et le Malefoy attachant, ça me plaît. Malheureusement, cette amitié n'est pas réellement exploitée (4 ans de Poudlard en 3 scènes !).

Enfin, l'intrigue (et l'identité du/des méchants) est aussi fine qu'une feuille de papier bible et je pense que tout lecteur aguerri devinera le dénouement largement avant la fin de la pièce … Etrangement aussi, la magie (celle des sorciers) est peu présente dans cette histoire - en dehors de gadgets magiques comme le Retrouneur de temps. Clairement, l'accent est mis sur la relation entre Potter / Malefoy et leurs fistons. Des relations de pères à leurs progénitures complexes, parfois troubles mais (heureusement) aimantes.

Il m'a fallu une journée de vacances pour dévorer cette pseudo-suite. Si je n'ai pas été déçue, c'est parce que je n'en attendais rien. Et malgré tout, j'ai trouvé ça plutôt mauvais … à lire. Mais j'adorerais la voir sur scène.

A year in England 2

31 octobre 2016

« La première chose que je vis d'elle fut sa cheville, délicate, nerveuse, qu'enserrait la bride d'une sandale bleue »

le dernier des notres

Le dernier des nôtres de Adélaïde de Clermont-Tonnerre

GRASSET / août 2016 / 488 pages / 22 euros

Werner Zilch, jeune entrepreneur et architecte américain est un coureur de jupons (voire misogyne et globalement antipathique). Enfant, il fut adopté par un couple de la classe moyenne. Son ambition dévorante et son amour fou pour la richissime Rebecca Lynch vont, de manière inattendue, faire ressurgir le récit de ses origines biologiques dont il ignore tout.

Cette histoire d'un self made man new-yorkais dans les années 60–70 se mélange avec le récit de ses origines familiales tragiques et sulfureuses, dans l'Allemagne pendant la guerre et l'immédiate après-guerre.

En effet (*spoiler*), les parents de Werner étaient des familiers du SS Werhner Von Braun, ingénieur et père des missiles V2. Adélaïde de Clermont-Tonnerre utilise une page méconnue (et contestable) de l'histoire américaine : l'opération « Paperclip » consistant à récupérer les savants et techniciens de l'industrie de guerre nazie pour les besoins des armées américaines (et pour éviter qu'ils ne tombent aux mains des soviétiques) en « supprimant » leur passé meurtrier. Ainsi le nazi Werhner Von Braum est apparemment devenu un savant américain reconnu et adulé pour ses travaux sur le voyage dans l'espace.

Si cet élément historique m'a indéniablement intéressé, dans l'ensemble, ce roman m'a agacé : narration pompeuse, name dropping (la Factory et Warhol, Donald Trump !! …), impression générale de superficialité … En outre, je n'aime pas l'idée qu'un enfant doive se justifier des actes commis par ses parents.

Pourtant j'ai achevé ma lecture car je tenais à savoir qui sont « les nôtres » du titre et pourquoi la romance entre Werner et Rebecca est « une histoire d'amour interdite au temps où tout était permis » (comme l'annonce le sous-titre). J'aurai pu m'abstenir : je n'ai pas cru à cette romance mièvre, le happy-end final est rocambolesque, les allers/retours entre le présent et le passé sont mal fichus et l'élément historique (l'opération Paperclip) est finalement peu développé … Bref, je n'ai pas aimé !

20 octobre 2016

Eilis imagina les années à venir, où ces paroles auraient de moins en moins de sens pour l'homme auquel elles étaient destinées

brooklyn

Brooklyn de Colm Toibin

Traduit de l'anglais (Irlande)

Éditions 10/18 (2016) / 331 pages / 8,10 euros

La jeune irlandaise Eilis quitte sa ville natale d'Enniscorthy, sa mère et sa sœur, pour occuper un emploi de vendeuse à New York. Naïve et seule, Eilis porte un regard craintif sur l'Amérique des années 50 et sur l'émigration (souvent subie) de milliers d'irlandais, juifs, italiens, norvégiens … Malgré tout, grâce à ses cours du soir et à une certaine rencontre, Eilis va découvrir qu'un avenir loin de son Irlande natale lui est envisageable …

Ce portrait en demi-teinte d'une jeune femme partagée entre la liberté anonyme du nouveau monde et son village où tout lui est familier est conforme à l'époque, à la condition et à l'éducation d'Eilis. C'est pourquoi, je ne me suis pas agacée de sa passivité et de son acceptation systématique d'un quotidien et de plaisirs placés sous la surveillance bienveillante de la paroisse (parfois étouffante) qui ne l'empêchent d'ailleurs pas de s'épanouir (timidement et probablement pas complètement certes).

Surtout, ce sont certains passages, décrits avec une minutie de détails qui fourmillent de vie et d'authenticité désuète qui m'ont séduite : la traversée transatlantique en 3ème classe (avec la tempête et le mal de mer d'Eilis), son mal du pays presque physique, le Noël à la salle paroissiale pour les indigents irlandais, le bal du vendredi soir (à la salle paroissiale), les bains de mer …

brooklyn-bannière

Bien que (encore une fois) la quatrième de couv' en dévoile trop sur l'histoire et que cela gâche un peu la surprise du lecteur, j'ai aimé cette histoire simple et le beau talent de conteur de Colm Toibin. J'ai maintenant envie de lire Nora Webster dont il est d'ailleurs fait mention dans Brooklyn.

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12 octobre 2016

« Le style effroyablement quelconque d'Ada trahit à coup sûr une machine »

Ada

ADA de Antoine Bello

NRF - Gallimard (juin 2016) / 361 pages / 21 euros

Californie, Silicon Valley. La « Turing Corporation » a créé une Intelligence Artificielle programmée pour écrire un roman d'amour, nommée Ada. Lorsque Ada disparaît, le directeur de l'entreprise fait appel à Frank Logan, un inspecteur de la « Task Force for Missing Persons & Human Traficking ». A travers l'enquête de Frank, homme de conviction mais technologiquement dépassé, se dévoilent les enjeux financiers, éthiques et sociétaux de l'IA.

Bien que Ada soit un roman nettement plus léger et malicieux que la (*merveilleuse*) série des Falsificateurs/Éclaireurs/Producteurs, on y retrouve de nombreux points communs.

Antoine Bello est un français qui raconte et écrit comme un auteur anglo-saxon (*pour moi, c'est un compliment*) et qui incarne ses personnages dans le monde décomplexé de l'entreprise et des innovations technologiques. A travers Frank, Antoine Bello semble laisse planer le doute : fait-il une dénonciation de la toute puissance de la science et du marché ? ou la parodie d'une vision passéiste de notre société ? Ses histoires regorgent aussi d'anecdotes documentées sur des sujets hétéroclites (les sources historiques d'inspiration de l'IA, Alan Turing, les romans sentimentaux …). C'est un cocktail qui me plaît.

On pourrait résumer le livre à l'échange (le duel?) entre Ada, sa froideur statistique et son implacable logique de machine, et Frank, idéaliste et homme d'émotions. Mais l'IA est un prétexte pour aborder un autre sujet, celui de la création littéraire. Une machine peut-elle écrire comme un humain ? Existe-il encore une création possible ou tout a-t-il déjà été écrit ? Antoine Bello se moque gentiment des romans sentimentaux formatés, du monde mercantile de l'édition mais également de lui-même. A ce titre, la fin du roman, qui interroge l'ensemble de l'histoire, est amusante et bien fichue.

Pour le moment, Ada est le seul livre de la rentrée littéraire que j'ai lu et je m'y suis beaucoup amusée !

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05 octobre 2016

« Je voudrais juste … être un homme qui est allé assister à un concert avec une jeune femme en robe rouge »

avant toi couv

Avant toi de Jojo Moyes

Traduit de l'anglais (Me Before You)

Bragelonne (Milady) / 2016 / 523 pages / 7,90 euros

Stotfold et son charme pittoresque et douillet de petite ville de campagne anglaise. Son château classé et … la touchante rencontre de Louisa et Will. 

*attention, quelques mini spoilers*

Louisa Clark est une jeune femme ordinaire, enjouée, excentrique dans sa façon de s'habiller, qui vit encore chez ses parents et fréquente le même petit ami depuis 7 ans. Will Traynor est un homme fortuné mais brisé par un accident qui l'a laissé tétraplégique, à la fois sarcastique, arrogant et vulnérable. A la recherche d'un emploi, Louisa devient la dame de compagnie de Will et tente de lui redonner goût à la vie. Petit-à-petit, ils s'apprivoisent …

Cette sympathique histoire repose sur l'opposition entre deux caractères tranchés qui vont s'aider l'un-l'autre. Louisa et Will ne viennent pas du même milieu social : Lou n'a jamais quitté sa ville natale, n'a pas fait d'études et n'a pas d'ambition particulière tandis que Will est un globe-trotteur, tête brûlée et juriste de formation. Pourtant, ils vivent la même vie étriquée : Will dans son fauteuil, Lou dans sa crainte de l'inconnu.

avant toi emily clarke

Je m'attendais à lire une romance un peu niaise. Or Avant toi est un roman qui interroge sur la qualité de vie des handicapés (l'état de Will n'est pas édulcoré) et sur le droit à mourir. Jojo Moyes n'émet pas d'avis tranché sur la question et propose au contraire un panel de réactions sur le sujet (notamment à travers les familles de Lou et Will et les forums internet où Lou communique avec d'autres tétraplégiques).

Pas vraiment une romance mais plutôt la jolie et fulgurante rencontre d'une fille paumée avec un type en fin de vie, Avant toi est une histoire triste mais pas larmoyante. J'ai beaucoup aimé.

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26 septembre 2016

« Dans une guerre, la première victime, c'est la vérité »

je suis pilgrim

Je suis Pilgrim de Terry Hayes

Traduit de l'anglais (I am Pilgrim)

Le Livre de Poche / 2015 / 909 pages / 8,90 euros

Scott Murdoch, ex-espion américain, appartenait à la Division c'est-à-dire une unité ultra confidentielle chargée d'éliminer les traîtres parmi les agents des services secrets. Bouleversé par les événements du 11 septembre, il démissionne et essaye de renouer avec une vie anonyme de citoyen américain lambda. « Le problème, avec le métier d'espion, c'est qu'on peut démissionner, mais on ne le quitte jamais tout à fait » (p.97). Ainsi, Scott doit rempiler pour traquer un terrifiant terroriste islamiste nommé le Sarrasin qui menace de détruire l'Amérique. Lequel, du terroriste ou de l'espion réussira sa mission en premier ? De New-York à Bodrum en Turquie en passant par l'Arabie Saoudite et la Russie, c'est une chasse à l'homme haletante et dangereuse qui commence pour Pilgrim, ce trentenaire patriote, impitoyable et courageux.

Je suis Pilgrim est à la croisée des genres et fait autant songer à la série 24 qu'à certains romans de Jean-Christophe Rufin. C'est une enquête policière (passionnante histoire qui commence dans les ruines du World Trade Center), un roman d'espionnage et une histoire de terrorisme. C'est une fiction à la fois très actuelle et réaliste mais dont on devine que Terry Hayes, par ailleurs scénariste pour le cinéma (From Hell, Mad Max 2), y déploie une imagination très fertile. L'histoire est extrêmement bien ficelée et la tension toujours maintenue.

Malgré des sujets brûlants d'actualité (terrorisme et passages de frontières, cybercriminalité, changements d'identité …), il ne faut pas s'attendre à une réflexion sur notre société. Néanmoins, l'action et les rebondissements ne se font pas au détriment des motivations des personnages. Terry Hayes prend le temps de bien développer ceux-ci : l'attachant flic new-yorkais victime du 11 septembre, l'espion blessé par son enfance et le terroriste saoudien animé par le désir de vengeance. L'auteur pointe d'ailleurs cyniquement les (foisonnantes) ressemblances entre son terroriste et de son espion.

Même si ce roman ne se distingue pas particulièrement par son originalité, il est hautement addictif. Et terrifiant. Ni les personnages ni les situations ne sont manichéens et franchement, les 900 pages défilent à une vitesse folle. Je conseille sans hésiter ! 

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20 septembre 2016

« Tiens, cette enfant me rappelle un biscuit Oreo – vu de profil »

oreo livreOreo de Fran Ross

Traduit de l'anglais (États-Unis)

Première parution : 1974

Éditions 10/18 (Post-éditions) / 334 pages / 2016

Christine est surnommée Oreo parce que « quand ils voyaient le brun chaud de sa peau et son large sourire, qui découvrait des dents de bébé blanches comme le sucre, ils se disaient : 'Tiens, cette enfant me rappelle un biscuit Oreo – vu de profil'. Et c'est ainsi qu'Oreo reçut son nom » (p.66).

Philadelphie, années 60. Oreo est une jeune métisse (juive par son père et noire par sa mère) élevée par sa grand-mère maternelle et éduquée à domicile par des professeurs atypiques. En effet, Oreo n'est pas une enfant ordinaire : surdouée, rusée, insolente, féministe et débrouillarde, elle n'a que 16 ans lorsqu'elle part à New York pour retrouver son père qu'elle ne connaît pas. Commence pour Oreo une quête hasardeuse où elle croise des personnages folkloriques et parfois très inquiétants.

oreo

Ce roman, écrit en 1974 par une afro-américaine engagée et féministe, est étonnant par bien des aspects, et m'a déroutée avant de me charmer.

La richesse de l'écriture et des références de Fran Ross témoignent d'une immense culture. Par exemple, elle calque l'histoire d'Oreo sur celle du héros de la mythologie grecque, Thésée. Oreo devient le Thésée de Philadelphie des années 60 et on s'amuse à chercher les similitudes entre les deux. C'est à la fois drôle et extrêmement bien fait.

Également, Fran Ross tricote des phrases incroyables où se croisent yiddish, accent fleuri des anciens esclaves noirs, spécialités culinaires françaises, jeux de mots (parfois difficiles à comprendre après traduction) et inventions pures.

En outre, la narration n'est pas conventionnelle. Elle est très orale, rythmée par des paragraphes courts et de nombreuses digressions farfelues et cosmopolites. Pour autant, l'histoire est bien menée même si la première partie (les origines et l'enfance d'Oreo) est un peu lente par rapport à la seconde (quand Oreo arrive à New York) au rythme enlevé.

Drôle et déjanté (voire la pub pour les plateaux TV surgelés spécial Pessah), extrêmement original et porté par une héroïne pleine de ressources, Oreo est un roman comme je n'en avais encore JAMAIS lu.

Pour conclure, c'est une étrange expérience de lecture. Certes, j'ai aimé ma lecture mais j'ai aussi été consciente de passer à côté de références et de situations parodiques que je ne comprenais pas. Cela ne m'a pas réellement dérangée et je garderais un souvenir amusé de cet OVNI littéraire.

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30 août 2016

« un philosophe ou un savant, pour s'exprimer librement, avait besoin d'autant de courage qu'un soldat »

Le-prix-de-l-heresie

Le Prix de l'hérésie de S.J.Parris

Traduit de l'anglais (Heresy)

10/18 (Grands Détectives) / 573 pages / 9,10 euros

1576, Naples. Le frère dominicain Giordano Bruno de Nolo fuit son monastère parce qu'il risque d'être condamné par l'Inquisition pour ses lectures de Copernic et d'Erasme, auteurs censurés par l’Église. Après une fuite épique et des années d'errance en Europe, au début du roman, Bruno est recruté par Francis Walsingham, espion en chef d'Elizabeth Iere, pour « dénicher les secrets des catholiques de la ville [d'Oxford] » (p.56). En effet, théologien reconnu, Bruno est attendu dans le prestigieux collège d'Oxford pour affronter publiquement un autre savant. Malheureusement, l'accueil de la communauté universitaire est plutôt glacial et des meurtres – inspirés des premiers martyrs chrétiens – s’enchaînent …

Divinity_School,_Oxford_(interior)

J'ai beaucoup aimé cette enquête historique sur fond de fanatisme religieux, de complot politique visant à renverser la protestante Elizabeth Iere au profit de la catholique Marie Stuart et de vie universitaire médiévale. J'ai souvent tendance à oublier que le 16ème siècle fut également un siècle de guerres de religion en Angleterre (et pas uniquement en France). Or, ce roman nous rappelle combien celles-ci (et l'Inquisition) furent cruelles (supplices des hérétiques, bûchers, espionnage et délation …) que l'auteure n'édulcore pas.

J'ai aussi beaucoup aimé le personnage principal (qui s'exprime à la première personne). C'est un moine excommunié à cause de ses idées sur le système solaire et sa dénonciation de l'obscurantisme moyenâgeux de l’Église, un peu dépassé par les événements, curieux, amoureux du savoir et de la beauté. Giordano Bruno est un philosophe italien qui a réellement existé (comme de nombreux personnages du roman) qui permet à l'auteure de développer des thèmes intéressants : comment vivre sa foi dans une Église autoritaire, comment y exercer sa liberté d'expression … ?

Giordano_Bruno, d'après une gravure du XIXème siècle

« Ainsi appris-je qu'en Italie les mots et les idées étaient aussi dangereux que les épées et les flèches, et qu'un philosophe ou un savant, pour s'exprimer librement, avait besoin d'autant de courage qu'un soldat » (p.19)  

Dans l'ensemble, l'intrigue policière tient la route même si certains passages du dénouement sont un peu faiblards. Pour autant, le contexte historique passionnant, la personnalité de Bruno et l'envie de retrouver certains personnages secondaires (Sidney, Sophia) me feront conseiller ce roman à tous et me donnent indéniablement envie de lire les autres tomes de cette série.

29 août 2016

« Vous appartenez à une longue lignée de femmes du Midi, madomaisèla Sandrine »

Citadelles

Citadelles de Kate Mosse

Traduit de l'anglais (Citadel)

Le Livre de Poche (2015) / 920 pages / 8,90 euros

La particularité des romans de Kate Mosse est d'entrecroiser plusieurs époques et plusieurs récits qui se rejoignent en fin de volume. C'était déjà le cas dans Labyrinthe (excellent) et Sépulcre (très moyen), les précédents tomes de sa « Trilogie du Languedoc ». Dans Citadelles, se croisent des résistantes de Carcassonne engagées contre l'occupant allemand dès 1940, un vieillard qui recherche un Codex mystérieux également convoité par les Nazis et enfin, la mission secrète d'un moine solitaire du IVème siècle, en Gaule.

Cela donne un pavé entre roman historique et roman de terroir où, Kate Mosse rend un hommage vibrant au Midi de la France. Entre Aude et Ariège, elle fait revivre la bastide de Carcassonne, les villes de Tarascon, Coustaussa, Couiza et l'horrible Camp du Vernet (de travail? De transit? D'extermination? Français) … tels qu'ils étaient pendant la Seconde guerre mondiale (même si elle avoue prendre des libertés). Malheureusement, contrairement au très réussi Labyrinthe qui faisait revivre les heures sombres des persécutions contre les Cathares dans la région de Carcassonne, ici l'histoire est plutôt décevante.

Certes, l'histoire d'amour annoncée par la quatrième de couv' est réussie. La bonne idée d'un groupe de résistance commandé par une femme aurait pu être davantage exploitée et les personnages secondaires davantage développés car ils sont potentiellement forts intéressants (l'idylle entre Marianne et Suzanne, la motivation des frères Bonnet à obéir à une femme … sont trop rapidement évoqués). Kate Mosse s'attache plus à faire avancer son intrigue qu'à décrire la société et les mœurs des années 40. Ce qui est dommage car elle avait un matériel propice et passionnant. Du coup, elle sombre dans la simplicité. Surtout, le récit pâtit du côté « thriller religieux à la Dan Brown » maladroitement amené avec la recherche du manuscrit capable de changer le cours de la guerre …

Pour conclure, il y a d'excellentes idées et intentions dans ce roman, raisonnablement bien écrit, mais qui sont malheureusement parasitées par une énigme religieuse/surnaturelle inutile et une fin trop triste.

Et hop ! C'est mon Pavé de l'été (malheureusement l'unique cette année) à inscrire dans le Challenge de Brize ...

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27 juillet 2016

« L'âge du luxe était révolu ; celui du confort avait commencé »

love-in-a-cold-climate

L'Amour dans un climat froid de Nancy Mitford

Traduit de l'anglais : Love in a Cold Climate

1ere parution : 1949

L'Amour dans un climat froid est la suite de La poursuite de l'amour (1945). A nouveau, la sage et simple Fanny est l'observatrice fidèle de l'Upper Class anglaise des années 30. On y retrouve avec plaisir la très fantasque famille Radlett d'Alconleight (le féroce oncle Matthew, oncle Davey et ses régimes, les adorables pestes Jassy et Victoria), mais c'est l'histoire de la famille Montdore qui est mise en avant.

Contrairement aux Radlett, les richissimes Lord et Lady Montdore mènent une existence conventionnelle et mondaine. Lorsque Fanny est invitée dans leur domaine de Hampton, ils reviennent juste des Indes afin de marier leur unique enfant, Polly. Pourtant d'une beauté fracassante, Polly fait le souci de sa mère car elle semble insensible à l'amour. Éconduisant les candidats de son rang par sa froideur, la jeune femme va créer le scandale (*spoiler*) en se mariant presque à l'insu de tous avec celui qu'elle aime en secret depuis de longues années. Fanny, jeune mariée installée à Oxford, sera le témoin des conséquences (inattendues) de cette fugue sur les membres de la famille Montdore. 

Nancy Mitford est inégalable lorsqu'il s'agit de décrire son propre milieu, ce qu'elle fait avec un cynisme effronté mais aussi beaucoup d'affection et d'humour.

Avec la famille Montdore, Nancy Mitford introduit de nouveaux personnages inoubliables. Polly est une énigme qui cache un secret (que j'ai vite deviné) mais n'est pas très intéressante. Lord Montdore est respecté par ses pairs grâce à une carrière impressionnante (Vice-Roi des Indes) tandis que Lady Montdore, Sonia, est une femme étouffante pour son entourage, égocentrique, qui va subir une transformation ébouriffante.

Signe que les mœurs de l’aristocratie anglaise évoluent et certains tabous tombent, les femmes y parlent librement d'amour (voire de sexualité) et des personnages sont ouvertement bisexuels ou homosexuels. Ainsi, le beau-frère des Montdore et ami intime de Sonia, Lord Dougedale (surnommé « Boy » ou « Le Satyre ») est écrivain du bottin mondain, aime la tapisserie et autres activités dites 'féminines' mais inspire beaucoup d'antipathie aux jeunes filles. C'est un personnage que j'ai peu apprécié, plutôt fade et parfois ridicule. Au contraire, Cédric Montdore, l’héritier du domaine, est un modèle du genre qui me restera longtemps en mémoire. Esthète parisien, volubile, charmant, drôle et extravagant (il parle de lui en se désignant par « soi-même »), homosexuel, il va faire souffler sur la demeure ancestrale de Hampton un vent de folie et de modernité …

Chaussure Lilley and Skinner, 1925, V&A Museeum

On en apprend également un peu plus sur Fanny et sa vie de jeune mariée à un universitaire d'Oxford, Alfred. Bien que satisfaite de son intérieur et de sa maternité, la pauvre Fanny doit surmonter ses désillusions sur la société universitaire (terne, jalouse et sans intérêt), tellement éloignée du milieu aristocratique où elle fut élevée. En outre, en lisant entre les lignes, il apparaît qu'Alfred est complètement inintéressant. J'espère en apprendre encore davantage sur ce personnage féminin sympathique dans un prochain roman.

Pour conclure, j'ai adoré. Contrairement à La Poursuite du bonheur, davantage romantique, L'Amour dans un climat froid est une lecture légère, une étude de mœurs féroce de lucidité et de cynisme

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25 juillet 2016

« Un village a besoin de ses enfants, tout autant et de la même façon qu'une famille »

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De beaux lendemains de Russell Banks

Traduit de l'américain : The Sweet Hereafter

ACTES SUD (1994) / 252 pages 

Je voulais lire ce roman parce que je crois à l'effet prophylactique d'une chute de neige en littérature pour se prémunir de la chaleur ambiante actuelle !

De beaux lendemains évoque les conséquences du décès de plusieurs enfants dans l'accident de leur bus scolaire, dans une bourgade au nord de l’État de New York, au début des années 90. C'est un roman choral raconté par les différents protagonistes du drame : la conductrice traumatisée mais indemne, le père éploré, l'adolescente handicapée à vie et l'avocat new-yorkais cynique selon lequel « il n'y a pas d'accident ». Au contraire, il va convaincre les habitants de Sam Dent qu'il faut trouver les responsables (solvables) pour leur attenter un procès en négligence. Mais De beaux lendemains n'est pas du tout un roman malsain inspiré d'un fait divers macabre car les témoignages portent davantage sur la vie d'avant le drame et sur les suites de celui-ci sur la communauté et de manière plus individuelle, sur les victimes.

Russell Banks esquisse des personnages complexes et authentiques en évitant de tomber dans la facilité. Ils ne sont pas forcément aimables car Russell Banks nous les livre à un instant t. de leurs existences, avec leurs failles, leurs solitudes … Dolorès Discoll, la conductrice du bus, est assez antipathique avec ses jugements à l'avenant et sa tendance à exclure les étrangers de sa bienveillance. J'ai peu apprécié Billy Ansel, perçu comme un modèle par ses voisins, mais qui raconte un séjour familial en Jamaïque édifiant. La palme revient à l'avocat new-yorkais, méprisant, prétentieux, opportuniste et manipulateur de familles endeuillées, éthiquement corrompu … Ce personnage (et ce qu'il dévoile du système judiciaire américain) est particulièrement choquant. Je vous laisse apprécier quelques unes de ses perles :

« Une victime vivante est plus efficace qu'une morte devant les jurés » (p108)

« Ma tâche consiste à les représenter dans leur colère, pas dans leur peine » (p122).

Seule la jeune Nicole apporte une touche de lumière. Droite et très lucide, c'est assurément le personnage qui touche le lecteur au cœur. Même si ce qu'elle fait peu paraître injuste, on comprend qu'elle le fait pour sauver sa famille et sa communauté …

Russell Banks décrit une Amérique profonde qu'on ne rencontre pas souvent dans la littérature, amère, dure et sans concession. Le drame intervient dans une petite vallée boisée, montagneuse, courue des riches new-yorkais pour le ski et les loisirs d'été mais dans laquelle les locaux vivent dans un marasme économique et social déprimant et où les jeunes n'ambitionnent aucun avenir à l'extérieur …

Malgré un démarrage un peu long, De beaux lendemains est une lecture forte qui évoque le deuil, le statut de victime, le poids de la culpabilité mais qui fait également s'interroger sur le collectif et la communauté qui, pour Russell Banks, semble être un ensemble d'individualités étroitement tricotées pour donner un tout interdépendant …

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20 juillet 2016

« Nos ennuis commencèrent à l'été 1914, l'année de mes trente-cinq ans »

la fille au revolver

La Fille au revolver de Amy Stewart

Traduit de l'anglais (États-Unis) : Girl Waits with Gun

10/18 (Grands Détectives) / 478 pages / 8,80 euros

ô ! Le chouette 1er tome d'une nouvelle série qui raconte l'histoire (romancée) de la première femme shérif des États-Unis !

1914, dans un New Jersey encore très rural, où les premières automobiles cohabitent avec les carrioles à cheval. Le contexte social est mouvementé par des grèves d'ouvriers et une répression sévère. A la suite d'un accident de la route, les sœurs Kopp (Constance, Norma et Fleurette) se retrouvent au cœur d'une campagne d'intimidation orchestrée par Henry Kaufmann, parton influent d'une usine de teinture de soie. Les sœurs n'entendent pas se laisser faire … à leurs risques et périls. Heureusement, elles ont un allié de taille, le très progressiste shérif Heath qui n'hésitera pas à leur confier une arme.

J'ai beaucoup aimé découvrir ces trois sœurs, très différentes mais complémentaires, qui vivent seules dans une ferme isolée depuis le décès de leur mère, une autrichienne rigide et étrange. Il y a Fleurette, tendron de 16 ans, jolie comme un cœur, fantasque, (trop) gâtée et qui rêve de mode et de cinéma. Tout le contraire de Norma, 31 ans, farouche, raisonnable, passionnée par les pigeons et Constance (la narratrice), 35 ans, obstinée, curieuse, qui cherche un sens à sa vie …

 « Je craignais d'être destinée à mourir dans le lit même où ma mère s'était éteinte, ne laissant derrière moi qu'une cave pleine de panais et quelques séries de points de couture inégaux le long de poignets et de cols dont nul ne saurait jamais que j'en avais été l'auteur » (p.43)

Constance-Kopp

La Fille au revolver est à la croisée de la chronique de vie, du secret de famille et du roman policier traditionnel (cet aspect est d'ailleurs secondaire dans ce tome d'introduction).

On y découvre surtout des personnages attachants, dans le contexte historique original d'une petite ville américaine à l'aube de l'industrialisation où l'état de droit n'est pas encore bien établi. Malgré des thèmes sérieux, le ton est résolument drôle, parfois décalé à l'image des ces trois femmes qui souhaitent vivre leurs vies librement (avec ou sans hommes).

C'est donc avec un immense enthousiasme que j'ai achevé ma lecture et que j'attendrais la suite de cette histoire. En attendant (*et pour achever de vous tenter*), il y a le site d'Amy Stewart pour découvrir les photos et coupures de presse d'époque dont elle s'est servie pour écrire son roman.

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12 juillet 2016

« Cette douce marginalité, ces pieds de nez perpétuels à la réalité, ces bras d'honneur aux conventions, aux horloges ... »

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En attendant Bojangles de Olivier Bourdeaut

FINITUDE (janvier 2016) / 158 pages / 15,50 euros

Bien que ce bouquin et son auteur aient été très médiatisés il y a quelques mois, je serais sans doute passée à côté sans les conseils d'une amie. Et j'aurai loupé un espèce d'OVNI littéraire, une expérience de lecture étrange et déstabilisante … mais touchante.

En attendant Bojangles c'est le regard naïf d'un enfant porté sur les excentricités de ses parents. Il y décrit leur vie quotidienne festive, absurde, trépidante et frappadingue. On n'y ouvre jamais le courrier, on adopte un oiseau exotique nommé Mademoiselle Superfétatoire, on danse à longueur de journée sur le beau titre de Nina Simone, « Mr Bojangles ». Oui mais voilà, cette folie douce, cette perpétuelle euphorie se teinte progressivement de mélancolie lorsque la narration repasse au père qui apporte un regard d'adulte, rationnel, sur cette vie et sur la personnalité énigmatique de la mère.

J'ai d'abord été très déstabilisée par cette lecture et par l'aplomb de l'auteur à banaliser l'absurde et la folie (en tout cas, ce que nous, lecteurs extérieurs, taxons de 'hors-norme'). A quoi s'attendre ? Qu'en penser ? J'étais à deux doigts d'abandonner ma lecture tellement j'étais dans le flou … Indéniablement, les extravagances de cette famille sont amusantes mais Olivier Bourdeaut distille un mal-être dans cette drôlerie, un décalage tangible. Puis, petit à petit, on cerne les réels enjeux d'une magnifique histoire d'amour. En effet, En attendant Bojangles est un roman touchant dont le véritable héros est le père qui par amour, fait tout pour préserver sa femme et son fils, avec panache, avec désespoir aussi.

Probablement parce que ce court roman possède un côté très 'visuel' presque cinématographique, pendant ma lecture j'ai beaucoup songé à La Vie est belle (de Roberto Benigni) - pour les mensonges inventés par le père pour protéger son fils – et à Marguerite (de Xavier Giannoli) - à cause du personnage de la mère, une diva dans le déni. Pour conclure, j'ai apprécié ce roman étrange qui, sous l'apparence d'une énorme farce est étonnamment triste et cruel.

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