mediumLES REVENANTS, Laura Kasischke

Éditions Christian Bourgeois

Traduit de l'américain par Eric Chédaille

586 pages / septembre 2011 / 22 euros

Les Revenants, dernier roman de LAURA KASISCHKE (La Vie devant ses yeux, Rêves de garçons, Un oiseau blanc dans le blizzard, En un monde parfait …) est particulièrement noir et passionnant. On y retrouve tous les thèmes chers à l'auteur : fascination pour la mort, passage des saisons, personnages poussés jusque dans leurs retranchements, campus universitaire et interactions entres étudiants et professeurs … avec toujours une pointe de fantastique qui s'achève en thriller.

L'histoire :

Étudiante dans une université très huppée du MIDWEST, la jolie et prude NICOLE WERNER est tuée par son petit ami apparemment ivre, CRAIG CLEMENTS-RABBITT, dans un tragique accident de voiture. Élément accablant, le jeune homme s'enfuit. « La victime [NICOLE] était parfaite pour le premier rôle : vierge; éclaireuse; en passe d'intégrer une sororité; chrétienne fervente originaire d'une petite ville; parents mariés et aimants; leur plus jeune enfant; leur bébé; les notes les plus élevées dans toutes les matières. » (page 57).

Or, comme dans tous les romans de LAURA KASISCHKE, ce que l'on croit être la réalité ne tarde pas à se fissurer et la violence (psychologique) à surgir. En effet, quelques mois après son décès, des étudiants prétendent voir le fantôme de NICOLE sur le campus tandis que CRAIG, traumatisé, revenu à l'université malgré l'avis contraire de sa famille et la haine qu'il provoque, commence à recevoir des coups de fil et des cartes postales aussi mystérieuses qu'anonymes. Est-il l'objet d'une chasse aux sorcières orchestrée par les sœurs de sororité de NICOLE ? Ou bien est-il victime d'un 'revenant', surnaturel ? NICOLE était-elle vraiment l'oie blanche et innocente que tout le monde dépeint ? Et surtout pourquoi SHELLY, employée modèle de l'école de musique et première arrivée sur les lieux du drame n'arrive-t-elle pas à faire entendre sa propre version de l'accident bien différente de la version officielle ?

Mon avis :

VERSION COURTE : Malgré quelques longueurs, j'ai envie de soutenir ce livre parce que je pense que LAURA KASISCHKE est un des auteurs américains parmi les plus talentueux du XXIème siècle !! Et parce que Les Revenants est sonr roman le plus abouti à ce jour.

VERSION LONGUE (sans spoilers essentiels) :

La NARRATION alterne présent (l'après accident) et passé (la première année universitaire de NICOLE et CRAIG, avant l'accident) évoquant progressivement leur rencontre, leur quotidien sur le campus, l'évolution de leur idylle. Ça agace, c'est mièvre (mais c'est fait exprès !!) : ce garçon habitué des beuveries estudiantines et consommateur de jeunes-filles en fleur qui se plie subitement à tous les caprices de son amoureuse, idiote romantique et bizutée par une sororité aux rituels macabres, qui porte un anneau de virginité offert par son Papa. Pourtant, c'est le nœud de l'histoire, cette romance trop belle, trop idéale qui pose la question de la sincérité dans le couple, du regard de l'autre sur soi, sur la relation. L'auteur introduit ici une réflexion vraiment profonde et intéressante.

En dehors de CRAIG et NICOLE, on suit également le parcours croisé des différents acteurs impliqués dans l'accident. Il y a d'abord PERRY, le compagnon de chambre de CRAIG. Ils sont aux antipodes l'un de l'autre : CRAIG est un gosse de riches sophistiqué, odieux, accepté dans la prestigieuse université grâce aux relations paternelles tandis que PERRY vient d'une petite ville modeste, bénéficiaire d'une bourse au mérite. Or, c'est PERRY qui présente NICOLE à CRAIG déclenchant involontairement une suite d'événements qui sera fatale.

Il y a également MIRA POLSON, professeur dont le séminaire intrigue PERRY qui s'interroge sur les phénomènes surnaturels entourant la mort de NICOLE. Aahh. Ce séminaire. J'ai assisté à un cours assez similaire à la fac, sur « les pratiques funéraires des hommes de l'Antiquité mésopotamienne ». Dans Les Revenants, MIRA POLSON enseigne les 'non morts' : c'est-à-dire the-raisingles superstitions et légendes autour de la mort et des revenants, qu'il s'agisse du folklore balkanique ou des multitudes légendes urbaines présentes dans les campus universitaires américains (fantôme, pièces hantées, ouija, scarifications des filles trop crédules …). Évidemment, c'est un sujet qui peut apparaître opportuniste (et surfer sur la vague des vampires et autres morts-vivants) mais l'approche de LAURA KASISCHKE est toute autre : elle interroge notre perception de la mort, les sentiments ambigus qui l'accompagnent : peur, horreur, fascination. Certes, c'est dérangeant d'autant plus que cette présence de la mort est souvent accompagnée de sexualité (dans Les Revenants mais plus généralement dans l'ensemble de son œuvre).

 Pourtant, c'est une Amérique éminemment puritaine et patriarcale que décrit LAURA KASISCHKE dans Les Revenants où les femmes sont perçues comme hystériques dès lors qu'elles émettent des idées (à peine) subversives et surtout si elles ont le malheur d'être homosexuelles (scènes kafkaïennes que celles de SHELLY et MIRA aux prises avec le doyen de l'université !). Où un professeur perpétuellement entouré de jeunes-filles est simplement taxé de Don Juan tandis qu'une prof ayant une liaison avec une élève est sommée de quitter son poste sur le champ. Les évocations des 'mystères féminins' qui reviennent de façon presque obsessionnelle dans le roman (menstrues, virginité, intimité du corps féminin, débardeur échancré qui laisse entrevoir une épaule dénudée …) n'en paraissent que plus troublantes. Malgré ce puritanisme, les jeunes y apparaissent comme une espèce malfaisante et pleine de duplicité pervertis par l'alcool, la drogue, la sexualité et Internet (dont ils font un usage pour le pire). Encore une fois, LAURA KASISCHKE nous convainque que l'adolescence est l'âge de tous les dangers, de tous les tumultes …

Bref ! Ma seule déception tient à ce que le 'style' de LAURA KASISCHKE n'est véritablement présent qu'au début du roman dans la scène de l'accident de voiture (magnifique atrocité sous un clair de lune aveuglant) et surtout dans le chapitre 8 (pp. 80 – 84) où elle raconte l'expérience étrange de CRAIG, plongé dans une sorte de coma onirique. Par la suite, son écriture poétique, pleine de grâce, ses images habituellement envoutantes et sombres apparaissent malheureusement diluées sur 600 pages. De même, je n'y ai pas retrouvé l'atmosphère venimeuse mais terriblement séduisante de ses précédents livres. Dommage.

Une interview de LAURA KASISCHKE paraît dans le LIRE du mois d'octobre 2011 : « La fiction : la forme la plus révélatrice de l'état du monde ». Elle est passionnante et accompagnée d'une photo de l'auteur très représentative (selon moi) de son œuvre littéraire. En autres choses, l'auteur y faire montre d'une étonnante humilité : « je n'ai pas l'impression d'avoir un rôle en tant qu'écrivain […] en tant qu'écrivain, je suis d'abord une lectrice : j'écris ce que je voudrais lire » (p. 52). Elle explique également le choix du campus universitaire pour aborder le sujet des fantômes (« j'ai toujours eu le sentiment que les campus étaient des lieux hantés par tous les étudiants qui y sont venus pour une si courte période » p. 50), ses influences littéraires et revient sur ses précédents ouvrages. Une très belle critique dans le TELERAMA (17/09/2011) est également à découvrir ICI.

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