nord_et_sudNord et Sud, Elizabeth Gaskell

Points / 2005 / 685 pages / 8,50 euros

(1ère publication, dans une revue : 1854 – 1855)

une belle histoire d'amour dans un contexte inédit pour un roman victorien : l'Angleterre des manufactures de coton dont Elizabeth Gaskell livre à une description précise & témoigne des différents opposant ouvriers et patrons. En somme, un pavé historico-romanesque impossible à lâcher

 Nord et Sud débute quand Margaret Hale, 18 ans, quitte le foyer londonien huppé où elle a été éduquée avec sa cousine, pour revenir vivre auprès de son père et de sa mère, dans un hameau du sud de l'Angleterre. Ce retour marque la fin de l'enfance et de l'insouciance pour Margaret. En effet, elle doit y affronter la perte de la foi paternelle, pourtant pasteur. Comme dans d'autres romans victoriens, les actions & défaillances des pères influent sur le destin des filles qu'elles doivent subir stoïquement … « le fondement même de sa famille, l'idée qu'elle avait de son père bien-aimé, semblait s'ébranler et vaciller. Que faire ? Que dire ? » (page 60). La crise spirituelle du père débouche sur le déménagement de la famille dans une ville industrielle, du nord de l'Angleterre : Milton. Il s'agit d'un déclassement social et d'un changement de vie radical loin de la Nature, si chère à Margaret, où les jours sont gris et l'air saturé de poussière. Celle-ci y regrette également la simplicité, le calme et l'élégance naturelle des gens du Sud qu'elle compare à la vulgarité, au manque d'instruction et au (mauvais) goût pour le commerce des gens du Nord. Néanmoins, les Hales se font rapidement de nouvelles connaissances dont Mr Thornton, industriel influant et Higgins ouvrier qui élève seul une fille handicapée …

Nord et Sud aurait pu être sous-titré « Les Malheurs de Margaret » puisqu'elle y traverse une suite d'épreuves dramatiques : un déménagement vécu comme un déracinement, des parents qui doivent être maternés, des décès, un frère injustement condamné à mort … Et pourtant il est difficile de s'attacher à Margaret : ce n'est pas une impulsive, elle est maîtresse de ses sentiments en toutes circonstances et c'est un soutien solide pour ses parents. Elle est aussi bourrée de clichés envers les habitants de Milton, qu'elle juge sévèrement et ne jure que par son petit village de Helstone, qu'elle idéalise. Belle, elle est naturellement élégante, bonne et intelligente … J'ai cependant apprécié la complexité de ses raisonnements, sa capacité d'évoluer dans ses opinions et de prendre sa vie en main.

Au contraire, John Thornton provoque l'affection du lecteur (de la lectrice ?) : self-made men industrieux, il est à la tête d'une filature de coton qu'il a créé lui-même. C'est un homme dur mais droit, simple, actif. Évidemment, la rencontre entre Margaret et John, produits de 2 éducations diamétralement opposées, est explosive : John Thornton prend l'aisance et la politesse aristocratiques de Margaret pour de la froideur et du mépris tandis que Margaret voit chez le jeune homme un rustre parvenu. Leur histoire d'amour est une suite de malentendus et d'incompréhensions mutuelles.

Nord et Sud est une histoire romanesque : Elizabeth Gaskell sait s'y prendre pour créer l'émotion auprès des lectrices : lorsque John Thornton dévoile ses sentiments avec toute la fougue de sa passion (contrariée !), que de frissons !!! Que d'éloquence !!! Mon passage préféré du roman est celui de l'émeute. Margaret se trouve en visite chez les Thornton lorsque l'usine est assiégée par les ouvriers en grève. Furieux, ils menacent de s'en prendre physiquement à John. Margaret s'interpose alors : « Elle ne pensa qu'à une chose : le sauver. Elle jeta ses bras autour de lui et fit un rempart de son corps, le protégeant de cette foule féroce qui se dressait devant eux. » (page 282). Malheureusement, Margaret est blessée par un ouvrier qui lance une pierre au visage de Mr Thornton. Après cet événement dramatique, l'adrénaline fait avouer à John Thornton son amour pour Margaret : « Il la transporta dans le salon et la posa sur le divan avec mille précautions. En regardant ce visage pur et blanc, il fut saisi par le sentiment de ce qu'elle représentait pour lui, un sentiment si aigu et si douloureux qu'il l'exprima à voix haute : '- Oh, ma Margaret … ma Margaret ! Personne ne peut savoir ce que vous êtes pour moi ! Vous qui gisez là, froide comme une morte, vous êtes la seule femme que j'aie jamais aimée'. A genoux à côtés d'elle, il laissait échapper ces mots confus, qu'il gémissait plutôt qu'il ne les articulait; mais il sursauta, honteux, quand sa mère entra. » (page 285). Comment ne pas craquer pour un tel homme ? J'ai fondu pour la façon dont il aime Margaret : dans la retenue, le respect d'une femme qui pourtant le repousse sans ménagements … Une figure tutélaire qui reste dans la périphérie de la vie de Margaret (à travers de petites attentions pour sa mère malade) tout en restant discret mais toujours fidèle, passionné et fier de souffrir le martyr …

Nord et Sud c'est aussi un roman industriel. Ce n'est cependant pas l'essentiel de l'histoire, loin de là ! J'ai plutôt eu l'impression d'un roman de Jane Austen, avec les mêmes centres d'intérêts des personnages (mariages, convenances, réputations à conserver …) mais transposé dans un contexte différent (un milieu industriel urbain) avec quelques pointes de réflexions politiques. Disons que Nord et Sud se situe entre Germinal de Zola (pour le milieu ouvrier, les grèves, le fonctionnement des syndicats …) et d'Un Moulin sur la Floss de George Eliot (pour la description de 2 mondes qui s'affrontent). J'avoue que les pages où Margaret et John discutent de l'usine ne sont pas mes favorites … Cependant, l'évolution de John Thornton est intéressante à suivre. D'inflexible avant sa rencontre avec Margaret (pour lui, les seules conditions de la réussite sont la sobriété et l'économie, les pauvres le sont car ils sont faibles et imprévoyants !), il s'humanise petit à petit au22706197 contact des ouvriers (Higgins) mis sur sa route par la jeune femme. En effet, le personnage de Margaret permet à Elizabeth Gaskell d'exposer les arguments des 2 parties en présence (puisqu'elle fréquente les 2) : les patrons et les ouvriers des filatures. Et Margaret de perdre les préjugés qu'elle avait à son arrivée à Milton à mesure qu'elle se transforme en femme adulte.

Pour conclure, j'ai aimé cette lecture et remercie LOU et CRYSSILDA qui m'ont donné envie de découvrir Mme Gaskell dans le cadre du MOIS ANGLAIS. Elles livrent leurs avis sur Nord et Sud : LOU, CRYSSILDA.