prisonnière des sargassesLa Prisonnière des Sargasses (Wide Sargasso Sea) de Jean Rhys

Traduit (de l'anglais) par Yvonne Davet (1ère parution : 1966)

Gallimard (L'Imaginaire) / 2004 / 238 pages / 7,90 euros

Dans le genre des adaptations et suites de grands classiques de la littérature anglaise (Austen, les sœurs Brontë …), La prisonnière des Sargasses est indéniablement à part.

L’HISTOIRE : Les Antilles, au lendemain de l’abolition de l’esclavage (XVIIIème siècle). Le lecteur découvre le quotidien d’une veuve et de ses 2 enfants (blancs), ruinés par les mutations économiques et sociales qui résultent de l'abolition. Méprisés par les autres blancs qui ont su préserver leur fortune, ils sont également en butte à l’hostilité des noirs qu’ils exploitaient hier … Jean Rhys (une femme, malgré son pseudonyme de plume) livre un récit riche, complexe et sombre : elle plante un décor exotique splendide qui enivre le lecteur pourtant, dans ce paradis, les personnages souffrent énormément, sombrent dans la folie … Une lecture magnifique.

Pourtant, c’est le thème du livre qui m’a complètement captivée. En effet, La Prisonnière des Sargasses raconte la vie (enfance pauvre, adolescence dans un couvent, mariage arrangé) de Bertha Mason, la première épouse de Mr Rochester dans Jane Eyre de Charlotte Brontë. Au fur et à mesure de la lecture, tous les éléments se mettent progressivement en place : le lieu (la Jamaïque), les noms : Richard Mason (l’entremetteur du mariage arrangé), Antoinette Cosway (bientôt prénommée par son époux ‘Bertha’), Grace Poole (la garde malade anglaise)… Le narrateur masculin n’est jamais nommé mais son identité est évidente : fils cadet d’un noble anglais, trompé par tous (père, frère, fiancée …), affublé d’une épouse folle du fait d’une dégénérescence héréditaire aggravée par l’alcool et la débauche … : c'est bien Mr Rochester.

Subtilement (et loin d'un manichéisme qui ne pourrait satisfaire les adeptes de Charlotte Brontë), Jean Rhys laisse systématiquement le bénéfice du doute à Antoinette / Bertha : son comportement est-il vraiment irrationnel ou bien est-ce Rochester qui la pousse à bout ? Par exemple, lorsqu’il la somme de s’expliquer sur les accusations proférées contre elle et sa famille, Antoinette le fait avec sincérité et logique : il refuse de la croire. Et si elle se met à boire c’est parce qu’elle le surprend au lit avec sa propre femme de chambre ! Après ce passage, le Rochester de Jean Rhys doit définitivement être qualifié de coupable (d’adultère, de cruauté), s'éloignant du Rochester imaginé par Charlotte Brontë, victime d’une trahison. Moi qui aimais la droiture, la générosité du Rochester âgé (dans Jane Eyre), je déteste le Rochester jeune : mesquin, faible, cupide …

Et malgré tout, il s’agit bien d’une même et unique personnalité, avec des aspects duels mais complémentaires, que la maturité fait évoluer. En effet, le postulat que défend Jean Rhys est le suivant : c’est parce que (malgré sa répugnance), il s’est laissé séduire par une femme sensuelle, charnelle comme Antoinette Cosway que Rochester est ensuite attiré par une jeune femme pure et innocente comme Jane. D’ailleurs, ce souvenir (très amer) que Rochester conserve de ses vices de jeune homme ‘colle’ parfaitement avec un passage de la vie de Rochester évoqué dans Jane Eyre (sa jeunesse à Paris où il fréquente des actrices) qui me semblait d'ailleurs détoner dans le récit de Charlotte Brontë … Bref, bien qu'il s'agisse d'une préquelle inspirée par l'œuvre inégalable de Charlotte Brontë, Jean Rhys apporte une réelle profondeur à Jane Eyre en glosant autour du personnage ambigu de Mr Rochester. Et ça fonctionne vraiment bien …