la couleur des sentimentsLa Couleur des sentiments de Kathryn Stockett

Traduit de l'anglais (The Help)

Éditions Jacqueline Chambon / 2010

525 pages / 23,80 euros

Un livre lu d'une traite, émouvant, dur parfois, avec beaucoup d'humour (noir !) et qui prend le lecteur au cœur, aux tripes … Juste magnifique.

Mississippi, 1962, la ségrégation raciale empoisonne les rapports entre les Noirs et les Blancs qui, bien que voisins, vivent dans 2 mondes séparés par des barrières (pas à sens unique d'ailleurs) psychologiques, légales ou réelles. Pas de manichéisme dans le livre de Kathryn Stockett. Au contraire, on est frappé par l'honnêteté de sa plume. Elle explique s'être inspirée de sa propre enfance dans le Mississippi, elle dévoile ses doutes sur sa capacité à décrire avec justesse des personnages Noirs. Et pourtant tout 'sonne vrai'.

L'histoire

Dans les quartiers résidentiels de Jackson, Mississippi, vivent les Blanches : mariées, mères au foyer, oisives, parfois mal dans leur peau mais confortablement collées à leurs ventilateurs par 35° extérieurs, elles passent leurs journées à médire et à donner des ordres … D'un autre coté, les Noires font le ménage chez ces Blanches, élèvent leurs enfants, encaissent leurs critiques … mais ne doivent, SOUS AUCUN PRETEXTE, donner leur avis ou utiliser les mêmes WC … C'est bien connu, les Noirs sont porteurs d'effroyables maladies … Trivial ? Raciste ? Et pourtant, ce n'est qu'une loi parmi d'autres « fixant ce que les Noirs peuvent faire et ne pas faire dans une série d'États du Sud » (page 207). Il s'agit des Lois Jim Crow et, cette fois-ci, ce n'est pas de la fiction, ces lois étaient bel et bien en application il y a 50 ans.

La jeune Skeeter rêve de journalisme. Une éditrice lui donne comme conseil d'écrire sur « ce qui ne dérange qu'elle ». Et ce qui dérange Skeeter c'est le comportement de ses amies, jeunes épousées d'à peine 25 ans, élevées par des nounous Noires mais qui ignorent ou maltraitent leurs propres domestiques. Skeeter décide de donner la parole aux bonnes Noires afin qu'elles témoignent de leurs expériences auprès de leurs patronnes Blanches. Malgré les risques, les témoignages de bonnes pleuvent, cruels ou tendres. La Couleur des sentiments est un roman sur cette relation entre employées Blanches et bonnes Noires. Kathryn Stockett étonne le lecteur (moi, du moins !) par cette « dichotomie affection - mépris » qu'elle met au cœur des témoignages de ses bonnes et par la diversité (et la complexité) des situations.

La Couleur des sentiments c'est également une galerie de portraits féminins hors normes. Il y a Aibileen et Minnie, amies de Skeeter malgré leurs différences, la vieille Louvenia à l'histoire si émouvante, leurs patronnes également : l'abominable Miss Hilly, la folle Miss Célia …

Skeeter est un joli personnage de femme qui rêve de liberté, bourgeoise idéaliste et ambitieuse : « ''- Je veux dire … dans la vie. Qu'attendez-vous ?'' J'ai poussé un profond soupir, sachant ce que maman m'aurait conseillé de répondre : avoir de beaux enfants plein de santé, m'occuper de mon mari, une cuisine bien équipée pour préparer des repas sains et néanmoins savoureux. ''- Je veux être écrivain, ai-je répondu. Journaliste. Romancière, peut-être. Ou les deux.'' » (page 205). Skeeter apparaît au début très naïve, je trouvais qu'elle incitait les bonnes à prendre trop de risques alors qu'elle même ne mettait pas sa vie en jeu. Pourtant, le personnage évolue au fil des pages (elle grandit !) et j'ai beaucoup aimé la manière dont elle prend sa propre vie en mains : elle éconduit un fiancé 'comme il faut' parce qu'il n'a rien à lui apporter. Pire ! Pour être avec lui, Skeeter devrait renier ses principes. De même, elle s'affranchit de sa mère qui lui dicte sa manière de s'habiller, se coiffer …

J'ai également énormément apprécié Aibileen. Elle est domestique mais sa prédilection va à l'éducation des enfants des Blancs auxquels elle inculque l'estime de soi et le respect de l'autre. Et comme je comprends sa frustration devant les rayonnages indigents et censurés de la bibliothèque réservée aux Noirs !! Dès qu'elle l'ose, elle demande à Miss Skeeter de lui procurer d'autres livres : « Aibileen se précipite dans la chambre et revient avec une liste. '' - Je préfère marquer ceux que je voudrais. Voilà 3 mois que je suis sur la liste d'attente pour Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur à la bibliothèque Carver. Voyons … ''Je la regarde mettre des marques à côté des titres : Les Âmes du peuple noir de W.E.B. Du Bois, Poèmes d'Emily Dickinson (n'importe lesquels), Les Aventures de Huckelberry Finn. '' - Il y en a que j'ai lus en classe, mais je suis pas arrivée à les finir. '' Elle continue à marquer, en s'arrêtant pour réfléchir à ceux qu'elle voudrait ensuite. '' - Vous voulez un livre … de Sigmund Freud ? - Ah, les fous … dit-elle. J'adore lire des choses sur la tête et comment elle fonctionne. » (page 186). Aibileen se dévoile progressivement d'une intelligence très fine, elle est la seule bonne qui participe à la rédaction du livre.

Minnie, autre bonne Noire, apporte son humour et sa verve au récit de Skeeter. (humour et verve qui lui permettent de dédramatiser une situation personnelle difficile). Renvoyé de nombreuses places à cause de sa franchise, elle n'en pense pas moins. Parlant de sa patronne : « Elle a tellement de fourrés d'azalées qu'au printemps prochain son jardin ressemblera à Autant en emporte le vent. J'aime pas les azalées et j'aime pas du tout ce film qui montre les esclaves comme une bande de joyeux invités qui viennent prendre le thé chez le maître. Si j'avais joué Mammy, j'aurais dit à cette brave Scarlett de se coller ces rideaux verts sur son petit cul de blanc et de se la faire elle-même, sa robe provocante. » (page 64). En revanche, les hommes ont le mauvais rôle (ils sont alcooliques, inconstants, faibles …) et sont presque absents du récit.

Bref ! Un très beau roman sur la tolérance, sur la lutte quotidienne de ces bonnes pour garder leur dignité et le respect d'elles-mêmes malgré les humiliations et les injustices dont elles sont victimes … Un roman à mettre à côté d'autres 'classiques' américains qui traitent de la ségrégation et de la lutte pour les droits civiques (Ne Tirez pas sur l'oiseau moqueur de Harper Lee, Dans la peau d'un noir de John Howard Griffin ou encore Black Boy de Richard Wright)