Les charmes discrets de la vie conjugaleLes Charmes discrets de la vie conjugale de Douglas Kennedy

Traduit de l'américain (State of The Union)

Belfond (2005) / 525 pages / 21 euros

Les Charmes discrets de la vie conjugale est un roman désillusionné, parfois anxiogène (dans la première partie) mais également un thriller efficace (dans la seconde partie) qui plonge le lecteur dans l'ambiance de l'Amérique des années 70 puis des années Bush Junior … Un avis mitigé mais certes pas indifférent.

L'histoire ? : Au grand dam de ses parents hippi, libéraux et engagés pour la Paix au Vietnam, Hannah est une jeune femme très conventionnelle : amoureuse d'un étudiant en médecine, elle accepte d'hypothéquer ses propres études de lettres et un voyage à Paris pour aller vivre dans une ville perdue du Maine, isolée de ses proches. Rapidement, elle tombe enceinte et l'ennui la gagne. Cette situation amène Hannah à commettre un délit fédéral. Elle fait alors un pacte avec sa conscience : si son mari n'apprend rien et si le FBI ne l'arrête pas, elle se promet de se consacrer exclusivement à sa famille. On retrouve alors Hannah, Dan (son époux) et Jeff (leur fils), en 2003 où, à l'occasion d'une crise familiale, Hannah va apprendre à ses dépends que toute vérité ressort un jour ou l'autre et qu'on finit toujours par récolter ce que l'on sème …

Contrairement à ce que laisse supposer le très beau titre du roman, Les Charmes discrets de la vie conjugale est l'histoire d'un mariage raté. Douglas Kennedy y dissèque, avec une virtuosité qui frôle parfois l'indécence, les détails dissonants de la vie du couple formé par Hannah et Dan. Il sait mettre le doigt sur les petites cruautés quotidiennes, les arrangements mutuels que les époux prennent avec la vérité … Oh oui ! Les apparences sont trompeuses chez Douglas Kennedy et les personnages toujours fort complexes. J'ai aimé la franchise, l'honnêteté avec laquelle l'auteur décrit Hannah et Dan. Peu lui importe l'absence de romance ou qu'ils apparaissent peu sympathiques au lecteur, Douglas Kennedy va au fond de l'analyse de ses personnages, leurs dialogues sont léchés, leur psychologie particulièrement aboutie. On comprend qu'ils sont déchirés par la tension entre épanouissement individuel et responsabilités de la vie de famille, lesquels semblent bien antinomiques. C'est dérangeant parce que Douglas Kennedy tombe souvent juste (j'avoue m'être retrouvée à plusieurs moments !) mais c'est également vivifiant.

J'ai été particulièrement touchée par le personnage d'Hannah, jeune : elle ne fait aucun choix, elle laisse le hasard (et les autres) décider de sa vie. Elle se juge très durement, a une image d'elle-même très dévalorisée : « trop lâche » (page 130). « Je me sentais parfois comme une silhouette en carton que l'on bouge d'un endroit à l'autre » (page 129). On est agacé par cette femme intelligente des années 70 (époque de la libération sexuelle, des droits civiques, de la libération des mœurs !!) qui s'enferme progressivement dans une vie rangée dont elle se sent prisonnière. Est-ce par peur ? Par réaction à la cruauté d'une mère, artiste sur le retour, impitoyable avec sa propre fille ? En effet, Les Charmes discrets de la vie conjugale est également un roman sur les relations familiales et les relations intergénérationnelles (puisque dans la 2ème partie, les parents d'Hannah sont confrontés à leurs petits enfants). On retrouve la verve satyrique du roman d'Alison Lurie : Conflits de famille (1974).

J'ai aussi apprécié le fond politique du roman, qui ajoute beaucoup à l'intrigue. Des années 70 libertaires, Douglas Kennedy passe à une Amérique post-11 septembre, ultra conservatrice et religieuse, gouvernée par George W. Bush. A ce titre, j'ai été ébahie par la violence inouïe de la crise familiale mais surtout médiatique qui frappe Hannah. Elle est victime d'un véritable emballement médiatique puis d'un acharnement populaire qui la juge sur des sujets d'ordre privé : avortement, adultère … Une véritable chasse au sorcière, 50 ans après la fin du maccarthysme, qui fait froid dans le dos. Cela dit, j'ignore dans quelle mesure ce passage est fidèle à l'ambiance du début des années 2000 …

Malgré quelques longueurs (surtout dans la 1ère partie) et la manie déstabilisante de Douglas Kennedy de rappeler certaines vérités qu'on l'on préfère oublier sur la vie de couple, Les Charmes discrets de la vie conjugale est un roman intéressant à découvrir …