Les-MoruesLes Morues de Titiou Lecoq

Au Diable Vauvert (449 pages) / 2011 / 22 euros

A cause du titre et de la couverture, je pensais lire un roman 'de filles', amusant et parfait pour se détendre pendant la période estivale. Erreur ! Avec Les Morues, j'ai été plongée dans le quotidien de trentenaires parisiens (un peu) dépressifs, (pseudo)libérés et en passe de devenir adultes sur fond de scandale politique autour d'une mort suspecte. Tout sauf léger, en définitive. Ce fut une lecture plaisante.

Ema, jeune journaliste des pages culturo-people d'un magazine à succès et Fred, 'simple' secrétaire dans une grosse boite bien que polytechnicien, viennent de perdre leur amie d'enfance, Charlotte. Trop conventionnelle, rangée (et donneuse de leçons), Ema et Fred s'étaient éloignés de Charlotte depuis quelques années. Pourtant, son suicide les laisse perplexes et ils imaginent rapidement un autre scénario : Charlotte n'aurait-elle pas été assassinée à cause d'un article sensible qu'elle était en train d'écrire ? Se greffent à leur enquête les déboires des trois 'morues', c'est-à-dire Ema et 2 copines qui, un soir d'ébriété avancé, décidèrent de rédiger une sorte de charte des femmes modernes, 100% féministe.

Les Morues est un roman ancré dans l'ère du temps. On y parle beaucoup de sexe, des relations de couple, d'Internet et des réseaux sociaux, du monde du travail (aka la jungle de l'entreprise), de la RGPP … C'est parisien et bobo mais il faut reconnaître à l'auteur qu'elle va quand même au delà : il y a de l'amitié, des réflexions autour du clivage droite / gauche pas manichéennes … et beaucoup d'humour.

On y côtoie également des personnages hauts en couleur. Ema, parfois horripilante de féminisme dans sa relation avec son compagnon, un brin capricieuse et têtue, un peu fantasque. Fred qui se cherche, est touchant dans son mal-être. Je me suis quand même sentie légèrement extérieure à leurs problèmes existentiels, assez exotiques pour moi (qui ne sort pas every day boire un verre très très très arrosé avec les coupines dans un bar hyper branché pour ne donner qu'un exemple). Du coup, j'ai suivi leurs pérégrinations avec le regard indulgent donné à des enfants un peu capricieux mais attachants.

En conclusion, Les Morues est un roman qui tient la route, qui fait souvent rire (le rdv de Ema avec sa conseillère de Pôle Emploi est hilarant) et dont la fin est réussie et cohérente. Malheureusement, je suis restée un peu hermétique.

Un extrait parmi d'autres : La vision (très drôle et tellement vraie) de l'open space selon Ema : « Au début, empreints d'une douce naïveté, ils avaient pensé qu'il s'agissait d'un simple système de délation où chaque salarié devait surveiller ses collègues […] Mais ça, c'était parce qu'ils n'avaient lu que la moitié de Surveiller et Punir. Le principe de contrôle […] était en réalité grâce à une intériorisation de la surveillance. Même avec des collègues respectueux les uns des autres, personne ne pouvait s'empêcher de se sentir systématiquement pris en faute. Chacun était d'avance coupable et travaillait avec dans le bide un petit lot de trouille paranoïaque, d'inquiétude, d'insécurité. La méfiance était d'autant plus présente que votre article en cours de rédaction se trouvait exposé au regard de n'importe quel quidam passant derrière vous. Les rédacteurs jetaient des regards furtifs par-dessus leurs épaules et la peur triomphait des plus paresseux. Au fur et à mesure, les sourires s'étaient crispés et teintés d'hypocrisie. Pour améliorer le panoptique de Bentham, il avait donc suffi d'enlever les murs. » (pages 94 - 95)