middlemarch

Middlemarch de George Eliot

Traduit de l'anglais

Préface de Virginia Woolf

Première parution : 1871 – 1872

Folio classique / 1152 pages / 12,50 euros

Lu en commun avec Miss Léo, Eliza, Eilund, Jeneen et Shelbylee.

 

Chaque été, je m'attaque à 1 (parfois 2) monuments de la littérature classique. L'année dernière, j'avais choisi Le Moulin sur la Floss de George Eliot (740 pages) et Le Cœur du Mid-Lothian de Walter Scott (973 pages). J'avais peu de chances de trouver plus long cette année. Et pourtant, Middlemarch compte 1152 pages (et pèse 0,55 kg !) dans l'édition Folio. 1152 pages que j'ai énormément apprécié.

Évidemment, un roman de George Eliot n'est jamais une lecture facile. Si certaines digressions, d'ailleurs secondaires, m'ont semblé un peu longues (les ambitions politiques contrariées de Mr Brooke, les luttes de pouvoir autour de l'hôpital …), j'ai trouvé Middlemarch étonnamment 'rythmé', bourré de péripéties qui viennent relancer la narration (l'héritage de Mr Featherstone, le chantage de Raffles et ses révélations …). Que de drames, de passions, de secrets, de situations inextricables renferme cette petite ville de province anglaise !!

J'ai beaucoup écrit pendant ma lecture. Pour garder une trace. Parce que je ne pense pas avoir le courage de relire un jour Middlemarch. Parce que ça m'énerve profondément d'oublier les détails d'une histoire que j'ai aimé. J'ai donc tenté de faire un résumé de mes impressions de lecture …

Première constatation, malgré un début mitigé, j'ai aimé le personnage de Dorothea Brooke. C'est une jeune femme atypique. Elle est exaltée mais suffisamment raisonnable pour ne pas être ridicule, belle, intransigeante envers elle-même et les autres en ce qui concerne les apparences, les choses qu'elle juge superficielles … Sa franchise peut paraître brutale mais sa bonté équilibre ce défaut. Elle possède un idéal de renonciation, de dévouement envers les autres qui forcent l'admiration des hommes et des femmes qu'elle côtoie. « Pour Rosamond elle était une de ces divinités rurales qui ne se mêlaient pas aux simples mortelles de Middlemarch » (page 577). Malgré ces qualités, Dorothea fait des erreurs et c'est ce qui la rend attachante.

En effet, contre tous les avis, elle épouse Mr Casaubon, myope, âgé, ennuyeux à mourir, atrophié du cœur et vaguement érudit. Dorothea voit en lui un homme qui pourra la guider spirituellement et intellectuellement. « Le mariage vraiment délectable doit être celui où votre époux serait une sorte de père et pourrait aller jusqu'à vous apprendre l'hébreu, si vous le souhaitiez » (page 32). Dans cette union, Mr Casaubon ne cherche que son bien-être personnel. Évidemment, devenue Mme Casaubon, Dorothea comprend qu'elle s'est méprise sur la personnalité de son mari. Je l'ai trouvé pitoyable, jaloux, très dur envers Dorothea dont il repousse les ardeurs et surtout, ombrageux car il ne supporte pas que Dorothea comprenne la vacuité de son grand ouvrage, 'La Clé de toutes les mythologies'. Ce jugement (pourtant jamais formulé) qu'il perçoit chez sa femme provoque la blessure d'amour propre qui entraine son rejet de Dorothea ainsi que son sentiment d'infériorité latent. Même mort, Mr Casaubon empoisonne la vie de Dorothea par une clause de son testament, infamante par ce qu'elle laisse supposer de la moralité de la jeune femme.

Pourtant, le ver est dans la pomme. La froideur de Casaubon prédispose Dorothea à apprécier de plus en plus Will Ladislaw avec lequel elle partage des conversations passionnées. J'ai trouvé très romantique (et étonnamment pour une victorienne, assez sensuel) le passage où Will observe Dorothea à la dérobée, à Rome, lorsqu'elle réfléchit mélancoliquement à son mariage raté, adossée à une sculpture antique. Mais Will est un jeune homme désargenté bien que de bonne famille, autodidacte un peu bohémien c'est-à-dire libre, peu soucieux des apparences et de convenances (même s'il les subit lourdement). Un artiste qui s'allonge sans façon sur les tapis, joue avec les enfants, se ballade avec les vieilles filles timbrées … Leur différence sociale et les rumeurs qui courent sur les origines de Will les séparent mais chacune de leurs rencontres apportent beaucoup d'émotion. Par exemple, lorsque Will s'emporte contre Dorothea après la mort de son époux : « et maintenant vous allez vous enfermez dans cette prison de pierre qu'est Lowick; vous allez être enterrée vivante. Cette pensée me met hors de moi ! J'aurais mieux aimé ne jamais vous connaître que de penser à vous avec un tel avenir » (page 309). On atteint parfois des sommets d'incompréhension mutuelle qui blessent profondément les amoureux. Même si je n'apprécie pas particulièrement le personnage de Will, j'espérais qu'ils s'avouent enfin leurs sentiments réciproques !

Seconde constatation : parallèlement à l'intrigue autour de Dorothea, George Eliot développe une seconde histoire qui s'attache au personnage de Tertius Lydgate. Il s'agit d'un jeune médecin réformiste (qui prône un usage raisonné des médicaments !) très ambitieux. J'ai aimé son côté ardent, l'amour qu'il porte à son travail. Il arrive à Middlemarch dans l'idée de se faire une clientèle et de mener des recherches qui lui apporteront la reconnaissance de ses pairs. « Il ne pouvait pas encore se marier; il ne souhaitait pas se marier avant quelques années; il n'était pas prêt à accueillir l'idée qu'il était amoureux d'une jeune fille qu'il trouvait séduisante » (page 234). Pourtant, il s'éprend de Rosamond, sorte d'Emma Bovary anglaise, superficielle et égoïste. Ravissante. Comme Dorothea, Lydgate ne trouve pas dans le mariage l'épanouissement recherché. Criblé de dettes après avoir mené grand train, il est harcelé par les banquiers. Il fait face de manière courageuse mais se heurte à l'indifférence totale de Rosamond. Il reste pourtant tendre et affectueux alors même qu'il contemple : « à travers un voile d'illusions de plus en plus mince la surface vide et terne qu'offrait l'esprit de Rosamond » (page 775). J'ai beaucoup admiré sa maîtrise face à l'indolence horripilante de Rosamond, sa capacité à s'éloigner physiquement d'elle lorsqu'il se sent devenir dangereux. Le personnage de Rosamond est haïssable et j'ai éprouvé une certaine jouissance face à la terrible colère qu'éprouve Will lorsqu'il comprend que Dorothea risque de le rejeter à cause d'elle et qu'il accable Rosamond de reproches.

Troisième constatation, Middlemarch aurait pu s'appeler les « désillusions du mariage » tant la vision qui en ressort est critique. « On ne saurait modifier le fait suivant : un autre être humain, dont on ne connait la nature que par de brèves rencontres de quelques fiançailles, peut, vu dans la continuité de l'association conjugale, se révéler un peu meilleur ou un peu moins bon que l'idée préconçue qu'on se faisait de lui, mais en tout cas n'apparaîtra pas exactement identique à cette idée […] On commence par connaître peu et croire beaucoup, et on finit quelquefois par intervertir les quantités » (pages 276 – 277). C'est un véritable calvaire que subit Dorothea dans son mariage malheureux avec Casaubon : elle doit réprimer ses ardeurs, ses pensées (mêmes les plus anodines) de peur de déplaire à son époux et perd donc toute spontanéité et joie de vivre. Elle se sent aliénée, soumise à un homme qui ne l'aime pas, qui ne cesse de mal la comprendre. C'est l'anéantissement de tous ses espoirs, elle voit sa vie lui échapper, sa jeunesse qui risque de sa faner pour rien. D'où des passages de désespoir poignants.

C'est une description de la psychologie féminine assez inédite dans la littérature victorienne (me semble-t-il), moderne, probablement pas tout à fait convenable pour une romancière de cette époque. Du coup, le personnage de Dorothea avec ses états d'âme loin des non-dits gagne en profondeur. Comme dans Le Moulin sur la Floss, j'ai été frappée par l'étonnante modernité des portraits de femmes, qui se confrontent à leur inconscient, leurs désirs … Dorothea évidemment, mais aussi Mary Garth et Rosamond sont des personnages très élaborés qui rendent le déséquilibre par rapport au traitement des personnages masculins d'autant plus visible. George Eliot est très critique, absolument pas indulgente envers ses personnages masculins : Mr Casaubon est ridicule et égoïste, Will Ladislaw est incapable de se fixer dans une profession, Fred Vincy est d'une grande immaturité, Sir Chettam est amoureux de sa belle sœur … Seul Lydgate échappe un peu à cette critique (j'avoue avoir beaucoup aimé ce personnage, je pense que ça se voit !) même s'il se laisse embobiner par les larmes calculées de Rosamond. Dans l'ensemble, les hommes de Middlemarch sont faibles.

Quatrième constatation : Middlemarch est également une peinture réaliste de la vie provinciale anglaise au XIXème siècle. Les mœurs y sont différentes selon les classes sociales. Les digressions autour de la Réforme électorale de 1830 – 1831 (dont j'ai eu beaucoup de mal à comprendre les tenants et les aboutissants) apportent finalement l'occasion pour George Eliot d'illustrer le fossé qui existe entre les aristocrates (Mr Brooke, Sir Chettam, Mr Casaubon qui vivent à Lowick, Tipton ...) et les autres habitants (Middlemarchiens à proprement parler) même s'ils sont des bourgeois enrichis comme Mr Vincy, Mr Bulstrode … Ce sont deux mondes qui ne se reconnaissent même pas comme voisins (alors que leurs vies sont inextricablement liées). Autre chose, comme dans Le Moulin sur la Floss, George Eliot est attentive à donner une place aux enfants, très proches de leurs parents chez les fermiers (voire la chaleureuse famille de Caleb Garth) ou les nobles (où Célia, la sœur de Dorothea, joue avec son fils, insiste pour que sa sœur assiste au bain de l'enfant …).

Cinquième constatation : j'ai été très admirative de l'immense culture de George Eliot (qu'on découvre à travers les citations en début de chapitres d'origine très éclectique). Elle aborde l'art, la médecine, la politique, les rapports humains … Pendant ma lecture, j'imaginais George Eliot rédigeant ce pavé à la plume, sur des centaines de pages de manuscrit, essayant de ne pas s'emmêler les pinceaux avec sa multitude de personnages !!!

Pour conclure, Middlemarch est un roman qui me fait encore plus aimer George Eliot. Par contre, je pense faire une pause de 'victorienneries' pendants quelque temps !