podcPetit oiseau du ciel de Joyce Carol Oates

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Claude Seban

Éditions Philippe Rey / octobre 2012

538 pages / 24 euros

* sans spoilers * (du moins, pas beaucoup plus que sur la 4ème de couv' !)

Joyce Carol Oates est un auteur prolifique (dont je suis une grande admiratrice s'il est encore besoin de le préciser !). Alors évidemment, il lui arrive parfois de produire des romans en deçà des autres. C'est le cas de Petit oiseau du ciel auquel je reproche un (léger) manque de profondeur dans la critique sociale et des personnages secondaires inachevés (Lucille, Delray) ou antipathiques (Jacky DeLucca). Néanmoins, JCO restant ce qu'elle est, Petit oiseau du ciel est une histoire véritablement addictive, sans concessions et qui malmène ses lecteurs autant que ses personnages. JCO y reprend ses thèmes habituels : familles brisées par un drame (comme récemment dans Petite sœur, mon amour) et celui d'un amour interdit, tabou (comme dans Cette saveur amère de l'amour, un titre assez ancien). Je préviens déjà ceux et celles qui s'attendent à une histoire romantique qu'ils peuvent passer leur chemin : contrairement à ce qu'annonce la 4ème de couverture, l'histoire d'amour  n'est vraiment pas le sujet du roman (et d'ailleurs, il s'agit plutôt d'une histoire de haine, de possession …)

Années 80, Sparta ville provinciale de l'État de New-York. Un fait divers défraie la chronique : Zoé Kruller, chanteuse insatisfaite d'une vie étriquée, est assassinée dans son lit. Deux suspects sont interrogés par la Police : Delray Kruller, son époux dont elle était séparée et Eddie Diehl, son amant. Les preuves sont insuffisantes et le crime reste irrésolu. Mais la vie des Kruller et des Diehl est irrémédiablement détruite par les soupçons.

La première partie (un peu longue à démarrer mais la plus belle) suit le point de vue de Krista Diehl. Jeune adolescente au moment du meurtre, elle évoque pudiquement 'les ennuis' qu'affronte sa famille. Il s'agit surtout de ressentis, Krista est très naïve et aime trop tendrement son père pour comprendre les faits. JCO dessine une belle (bien que chaotique) relation père – fille : obligée de rencontrer clandestinement son père rejeté par le reste de la famille, Krista a une immense soif d'amour. Mais Eddie Diehl, rongé par la honte (son adultère dévoilé à tous dans une ville si soucieuse de conventions !) et par l'injustice dont il est victime, sombre dans l'alcool, la paranoïa et le désespoir jusqu'au point de non-retour.

La seconde partie, dans laquelle s'exprime un autre adolescent, Aaron Kruller,  apporte des éclaircissements sur les circonstances du meurtre. Aaron Kruller est à l'opposé de Krista : à moitié indien « parmi ses camarades de classe, plus ou moins blancs pour la plupart, il avait l'éclat menaçant d'une lame de cran d'arrêt au milieu de couteaux à pain » (page 201). C'est un adolescent dur, une brute qui garde une forme d'intégrité liée à l'amour qu'il portait à sa mère assassinée. JCO livre un personnage difficile à aimer (pourtant on y arrive !) : Aaron est traumatisé d'avoir découvert le cadavre de Zoé, perturbé par les pulsions sexuelles de l'adolescence qui prennent la forme de perversions morbides liées à la violence de cette découverte … JCO dénonce également la ségrégation insidieuse dont sont victimes les indiens (et donc Aaron) : « On disait : 'Ces sang-mêlés, ils murissent vite.' Ma mère et d'autres le disaient. A Sparta, les Blancs le disaient. Pas avec mépris ou dédain, pas toujours en tout cas, mais avec une sorte d'étonnement coupable » (page 248).

Pourtant, Krista développe pour Aaron une obsession amoureuse : « Ces terribles années où votre bonheur est suspendu à :'il m'a vu ! Il sait qui je suis' ! » (page 210). Quel avenir pour cette fillette blonde et ce métis arrogant et brutal dont chacun est persuadé que le père de l'autre est un criminel ? J'ai aimé les chapitres de leur première rencontre : Krista évite l'overdose grâce à l'intervention de Aaron. Ces pages d'un sauvetage [quasi romanesque] qui se transforme en agression / relation sexuelle sont très tendues et possèdent une charge émotionnelle assez intense« Aaron était revenu, une canette de bière à la main. A travers mes cils collés je le vis boire à longs traits aussi avidement qu'un homme en train de se noyer aspirerait de l'air. Je tombai amoureuse de lui à ce moment-là. Plus profondément amoureuse. » (page 250).

Si les personnages sont des adolescents, Petit oiseau du ciel n'est quand même pas à mettre entre toutes les mains. Évidemment, JCO ne fait pas l'apologie de la consommation de drogue et d'alcool (au contraire, on est plutôt dégouté !) mais le sexe y est complexe, les situations ambiguës. Bref, contrairement à d'autres romans de JCO je mettrais celui-là entre des mains averties … 

Pour finir, j'ai entamé Petit oiseau du ciel en pensant qu'il s'agirait d'une enquête criminelle. D'ailleurs (sans jamais prendre parti), JCO ouvre de nombreuses portes et le lecteur ne peut s'empêcher de soupçonner tous les personnages : l'épouse bafouée, le mari jaloux, le fils haineux, la colocataire hystérique, l'amant colérique … Certes, on apprend dans les dernières pages QUI est l'assassin de Zoé Kruller mais il s'agit plutôt d'un roman psychologique développant la spirale de violence, de transgressions (alcool, drogue, sexe), de solitude dans laquelle tombent deux adolescents dont la vie est détruite par les ratés du système judiciaire américain. Le message n'est pas forcément pessimiste cependant, Aaron et Krista que l'on retrouve à l'âge adulte ont acquis une sorte d'équilibre dans leurs vies. Équilibre menacé lorsqu'ils se retrouvent …

Bref ! Petit oiseau du ciel est une histoire haletante, violente et sombre, développant des relations humaines très complexes. Je devine cependant que ces qualités seront des défauts pour d'autres lecteurs … A lire pour se faire une idée soi-même.