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La Garden-Party et autres nouvelles de Katherine Mansfield

Traduit de l'anglais / Première publication : années 20

Katherine Mansfield (1888 – 1923) est une romancière et poétesse néo-zélandaise notamment connue pour avoir été proche de Virginia Woolf et du Groupe de Bloomsbury. Une excellente découverte pour moi !

La Garden-Party est un recueil de 15 nouvelles (Sur la Baie, La Garden-Party, Les Filles de feu le colonel, Monsieur et madame Colombe, Jeune Fille, Vie de Maman Parker, Mariage à la mode, Le Voyage, Miss Brill, Son premier bal, La Leçon de chant, L'étranger, Jour férié, Une famille idéale et La Femme de chambre). Ce sont 15 nouvelles de longueur inégale (certaines se développent sur plusieurs chapitres tandis que d'autres ne font que quelques pages).

Au cœur de ces histoires on trouve la famille, le couple ou l'enfance, la solitude et la mort, le voyage. C'est une très jolie, très sensible évocation de la vie quotidienne dans les années 20, en Angleterre ou peut-être en Nouvelle-Zélande dont K. Mansfield est originaire. Difficile à déterminer car K. Mansfield ne nous livre que de minuscules parenthèses dans l'existence de ses personnages, juste à peine pour qu'on devine le reste : les émois d'un premier bal, le désespoir d'une lettre qui rompt des fiançailles, l'impression d'être face à une étrangère et non de son épouse depuis 20 ans …

Étrangement, les textes de Katherine Mansfield ne possèdent pas d'intrigue et pourtant, c'est passionnant : il faut goûter la beauté des descriptions, des costumes, l'ironie des situations (parfois bien amères) … Le ton est mélancolique, parfois même triste ou cruel, très introspectif. Néanmoins, l'humour n'est pas absent et certaines nouvelles sont particulièrement touchantes, émouvantes dans les relations qu'elles racontent (une petite fille et sa grand-mère dans Le Voyage par exemple).

Indéniablement, Katherine Mansfield donne le beau rôle aux femmes (au contraire, les hommes apparaissent comme des entraves à l'existence harmonieuse d'une épouse, d'une sœur …, des pleutres ou des traitres). Sauf exception, elles sont modernes, autonomes. Sa vision de la maternité est également très critique « et, ce qui rendait la chose deux fois plus dure à supporter, c'était qu'elle n'aimait pas ses enfants. Il ne servait à rien de prétendre que si. Même si elle en avait eu la force, elle n'aurait jamais soigné ses petites filles, jamais joué avec elle. Non, il semblait qu'un souffle glacé l’avait pénétrée toute entière pendant chacun de ses terribles voyages». D'ailleurs on reconnaît l'influence de Virginia Woolf (ou peut-être est-ce l'inverse?) dans les monologues intérieurs qui se déroulent sous nos yeux et dans certaines prises de position : « elle vous devient soudain chère. C'est une gentille, une drôle de petite chambre. C'est la vôtre. Oh ! La joie que c'est de posséder ! Mienne … à moi pour toujours » on songe évidemment à l'essai Une Chambre à soi de Virginia Woolf.

Dans l'ordre de mes préférences, voici quelques lignes sur quelques nouvelles.

Sur la Baie : Une journée ordinaire d'une famille bourgeoise se déroule sous nos yeux : l'effervescence matinale du départ du mari au travail, la solidarité intergénérationnelle des femmes contre cet homme (la vraie vie ne commence qu'après son départ !), l'indolence des après midi sur la plage, les maillots de bain à enfiler avant d'aller se baigner, les jeux des enfants en fin de journée, les fantasmes nocturnes … L'introduction est très belle, en zoom, étonnamment cinématographique : on découvre une baie, un village, un chat et enfin la famille et sa domestique. Sous l'aspect d'une journée calme et estivale, apparaissent cependant des réflexions aiguës sur place de la femme dans une société en changement et sur la mort (la petite fille interroge sa grand-mère).

La Garden-party (qui donne son nom au recueil) est la nouvelle qui interroge le plus ouvertement les frontières entre les différentes classes sociales. On assiste à la frénétique préparation d'une fête : trois filles et leur mère supervisent l'installation d'un l'orchestre, d'une tente, des collations … Tout doit être prêt à temps. Mais un élément perturbateur rompt cette belle organisation : un accident mortel dans un lotissement d'ouvriers voisin de la belle demeure a lieu. Laura suggère d'annuler la fête à cause du drame mais se heurte à l'indifférence de ses sœurs et mère …

Voyage : Il s'agit du voyage en bateau d'une fillette, Fénéla, qui vient de perdre sa mère. Elle est accompagnée de sa grand-mère : c'est naïf (c'est la petite fille qui raconte), tendre … Mon histoire préférée.

Miss Brill (c'est ma seconde histoire préférée) raconte la solitude extrême d'une vieille fille lors de son dimanche de repos : seul objet de son affection, sa fourrure. C'est pour elle une véritable fête de la sortir de son carton. Son rituel, c'est d'aller au parc où elle écoute les conversations des autres, s'introduit dans leurs vies l'espace d'un instant et s'imagine que tous, ensemble, ils forment une vaste pièce de théâtre dont l’écrin est le parc. Malheureusement, un couple d'amoureux méprisant se moque d'elle, de son apparence physique et brise son joli rêve. C'est terriblement cruel, on ressent énormément d’empathie pour cette pauvre demoiselle.

Jeune fille raconte les états d'âme d'une toute jeune femme vue par un regard masculin plus mature (on ignore qui) mais indulgent : la jeune fille est capricieuse, se dissimule derrière une apparence blasée, elle dédaigne son petit frère mais est ravie qu'il lui serve d'alibi pour dévorer gâteaux fins et glaces de luxe dans la pâtisserie où ils attendent une mère que l'on devine absente. Un texte très court, d'une ironie mordante mais amusant.

Les filles de feu le colonel évoque le deuil de deux vieilles filles vivants sous l'autorité tyrannique de leur père et de leur cuisinière. Elles sont timides, naïves et craintives et perçoivent obscurément que leurs vies pourraient leur appartenir puisqu'elles n'ont plus le rôle de garde malade à tenir : mais que faire ?

Mariage à la mode est une féroce critique des (pseudo)artistes qui apparaissent comme des poseurs et des profiteurs, complètement oisifs et parfois même idiots. La nouvelle raconte le désespoir d'un époux qui travaille à Londres toute la semaine et ne rentre chez lui que le week-end et dont la femme héberge des artistes piques assiettes qui le méprisent. Il rédige alors une émouvante lettre d'amour à son épouse, lui expliquant qu'il ne se sent plus chez lui dans leur maison mais elle fait front avec ses nouveaux amis …

A picorer ou à lire d'une traite, je vous conseille vivement de passer du temps avec les personnages de Katherine Mansfield !