Miss_Charity

MISS CHARITY de Marie-Aude Murail

Illustré par Philippe Dumas

L'école des loisirs (2010) / 562 pages / 25,20 euros

Lecture Commune avec LOU et Jelydragon.

Quel roman délicieux que Miss Charity !

Il s'agit de la biographie fictive de l'illustratrice anglaise Beatrix Potter (1866 – 1943) dont j'ai eu la chance d'admirer quelques dessins originaux au British Museum. C'est également l'occasion pour Marie-Aude Murail de faire une critique douce-amère de la société bourgeoise de la fin du XIXème siècle.

 

"J'ai écrit Miss Charity pour rendre hommage aux créatrices du XIXème siècle, à la volonté de fer qui leur fut nécessaire pour se frayer un chemin dans un monde régenté par des hommes. J'ai hésité sur le modèle à suivre, Jane Austen, la comtesse de Ségur, Charlotte Brontë ou George Sand ? Puis je me suis souvenue d'une biographie qu'on m'avait offerte quelque 25 ans auparavant, Le petit monde animal de Beatrix Potter, par Margaret Lane. Je l'ai relue et j'ai été émerveillée. C'est une vraie vie d'héroïne dans cette Angleterre victorienne que j'aime tant. J'ai transformé cette vraie vie en une fausse autobiographie, celle de Charity Tiddler, une héroïne qui, au fond, me ressemble, petite fille enfermée dans un cercle magique, et qui, peu à peu, lentement, parvient à exister aux yeux des autres. Elle en dessinant, moi en écrivant."

Charity Tiddler est une fillette solitaire, fantasque, débordante d'imagination et dévorée par la curiosité qui se passionne pour Shakespeare, l'aquarelle et les sciences naturelles. Avide de contacts humains qu'elle ne reçoit ni de sa mère qui délaisse son éducation à une bonne écossaise, ni de son père qui s'exprime par monosyllabes, Charity se tourne vers les petits animaux. Elle recueille et soigne avec tendresse une véritable ménagerie d'estropiés qu'elle dessine avec fougue : « j'agrémentais mes remarques scientifiques de dessins qui embellissaient peut-être un peu la réalité » (page 34).

 « Quand cesserez-vous de vous intéresser aux rats, aux folles et aux filles perdues ? » (page 487). La fillette naïve devient une jeune femme subtile, intelligente, à l'ironie mordante. Une 'originale' étouffée par sa mère qui souffre de crises d'angoisse et dont on persiffle qu'elle restera vieille fille. Je me suis beaucoup attachée à cette femme moderne, fort pragmatique (la règle du 'LSP' : 'livre, shilling, penny' hilarante) et j'ai apprécié le dénouement romanesque.

Roman d'apprentissage, roman sur l'enfance, sur la difficulté d'être une femme indépendante dans une société corsetée, Miss Charity est un récit très dense (500 pages et plusieurs kilos !). Malgré des dialogues-clins d'œil à la Comtesse de Ségur, Marie-Aude Murail n'édulcore pas la réalité victorienne, l'enfance de Charity est parfois assez cruelle : la folie de Tabitha, l'inhumain pensionnat dans lequel Blanche est employée (* Lowood bis *) … On croise également Oscar Wilde et ses aphorismes ainsi que l'écrivain George Bernard Shaw. J'ai également apprécié la réflexion sur le monde de l'édition au début du XXème siècle (réservé aux plumes masculines) et l'hommage rendu à une certaine littérature de jeunesse qui s'affranchit progressivement de la règle des « 3 B : le Beau, le Bon et le Bien » (pages 366 – 367).

Pour conclure, Miss Charity est un véritable coup de cœur magnifié par les illustrations de Philippe Dumas délicates, très tendres avec de jolies couleurs pastelles. Marie-Aude Murail aime l'Angleterre et l'époque victorienne, ça se sent et c'est fantastique. Et j'ai adoré les audacieuses petites notes de bas de page qui font 'comme si' elle avait rédigé son roman en anglais !