Au-revoir-la-haut

Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre

Albin Michel (2013) / 566 pages / 22,50 euros

Contre toute attente, Au revoir là-haut me réconcilie avec le Goncourt (*que j'ignorais volontairement depuis Trois femmes puissantes*). J'avoue avoir été mauvaise langue lorsque j'ai su que Pierre Lemaitre avait reçu le prix (*bah oui quoi ! Un roman sur la Grande guerre en plein centenaire, ça tombait tellement bien !*). Or c'est indéniable : Au revoir là-haut mérite les louanges. Cette étrange fresque de l'après guerre, d'un cynique ahurissant, m'a plu.

C'est l'histoire de 3 hommes, 3 soldats français, dont les destins se trouvent indéfectiblement liés à la suite d'un événement fondateur (* que je tairais *) lors de l'assaut de la cote 113, à quelques jours de l'Armistice de novembre 1918. Il y a Albert Maillard, le soldat de 'base', homme déprécié par une mère intrusive, gauche et craintif. À l'opposé, Édouard Péricourt appartient à une famille aisée, est fantasque, ouvertement homosexuel et artiste. Enfin, Henri d'Aulnay Pradelle est un aristocrate antipathique et désargenté, à la recherche des honneurs, cupide et cruel. Cet événement fondateur sera riche de conséquences (de mensonges et de secrets) lors du retour à la vie civile des 3 soldats.

Pierre Lemaitre décrit des personnages complexes mais peu sympathiques. (et pourtant, ça fonctionne). J'ai notamment été touchée par une histoire secondaire, le deuil d'un père pour son fils qu'il n'a jamais su aimer de son vivant à cause de sa différence.

Pierre Lemaitre décrit un aspect original de la Première guerre mondiale : les difficultés terre-à-terre de l'État français à solder la guerre. C'est un crève cœur de découvrir une démobilisation confuse et longue, des gueules cassées ostracisées, des soldats abandonnés à la misère car ils ne retrouvent pas leur emploi d'avant, des exhumations massives de corps pour redonner à l'agriculture ses droits … « Le pays tout entier était saisi d'une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à sa répulsion vis-à-vis des survivants » (page 307). Bref ! Une France partagée entre un souci d'honorer les morts et de passer enfin à autre chose. « Ce n'était pas l'heure des bilans, mais l'heure terrible du présent où l'on constate l'étendue des dégâts » (page 64)

Pierre Lemaitre décrit donc un terrain propice aux arnaques et fraudes de toutes sortes. J'ai aimé qu'il nous 'révèle' en fin de volume laquelle des malversations (cimetières militaires ou monuments aux morts) était véridique. En tout cas, c'était des évènements que j'ignorais complètement.

En dehors de ce contexte historique passionnant, Au revoir là-haut propose également une réflexion sur : qu'est-ce qui est moral ? (les rapports de Merlin, le fonctionnaire incorruptible), qu'est-ce qui est immoral ? (les arnaques de Pardelle et Albert/Edouard évidemment mais aussi l'État qui lâche les poilus, les fonctionnaires corrompus …). C'est une époque trouble et le pire, c'est que l'on comprend les justifications de chacun …

J'ai également tout de suite été séduite par le style simple et direct, proche de l'oralité, où le narrateur interpelle sans façon le lecteur. Je n'avais encore jamais lu Pierre Lemaitre mais je le (re)ferai avec plaisir. D'ailleurs, si quelqu'un a un titre particulier à me proposer, je suis toute ouïe … Quelques extraits pour le plaisir :

« Au fond, Albert s'est engagé dans une guerre stendhalienne et il s'est retrouvé dans une tuerie prosaïque et barbare qui a provoqué mille morts par jour pendant cinquante mois » (page 27)

« La guerre avait été une terrible épreuve de solitude, mais ce n'était rien comparé à cette période de démobilisation qui prenait des allures de descente aux enfers; à certains moments, il se sentait prêt à se constituer prisonnier pour en finir une bonne fois pour toutes » (page 509)

Pour conclure, Au revoir là-haut est un monument de cynisme mais passionnant. Mon conseil : si vous hésitez encore, n'hésitez plus !