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L'Auteur ! L'Auteur ! de David Lodge

Traduit de l'anglais : Author, Author

Rivages poche (2007) / 521 pages / 9,15 euros

L'Auteur ! L'Auteur ! est une biographie en partie romancée de l'écrivain américain Henry James (1843-1916). Deux choses m'ont particulièrement enchantées dans ce livre : le portrait psychologique d'Henry James très intéressant et l'immersion dans les coulisses du théâtre londonien à la fin du XIXème siècle. Et pourtant, ce n'était pas gagné : je n'apprécie pas beaucoup les autres romans de David Lodge que j'ai lu !

Un Henry James très humain.

Même s'il ne s'agit pas d'une traditionnelle biographie chronologique, David Lodge apporte beaucoup d'informations passionnantes sur Henry James. Par exemple, j'oublie toujours qu'il est anglais d'adoption (il prend la nationalité en 1915 pour soutenir l'Angleterre pendant la guerre). En fait, il est américain et était jeune homme pendant la Guerre de Sécession et ne dut qu'à l'influence de son père d'être exempté ! Resté 'au pays', son frère aîné William James, est devenu un psychologue célèbre (ça je l'avais déjà lu sans me souvenir où …). Émigré donc mais également grand voyageur, Henry James effectua de nombreux séjours en Italie, en France … Célibataire heureux entouré d'amis fidèles, c'est un homme prude, maladivement soucieux de préserver sa vie privée.

Portrait de Henry James par Philip Burne-Jones, 1894

Henry James était un romancier sûr de la valeur de ses écrits mais qui traversa des périodes de découragement face à l'incompréhension du public. J'ai été très étonnée de découvrir qu'à la suite d'une douleur musculaire à la main droite (il écrivait quotidiennement 7 à 8 heures d'affilées), HJ dicta ses derniers romans à une dactylographe. Bref ! David Lodge présente Henry James dans sa sphère intime, notamment dans ses différentes demeures dont Lamb House à Rye (dans le Sussex) où il termina sa vie.

Un aspect plutôt méconnu de sa vie : la tentation du théâtre.

David Lodge centre son roman autour des aspirations de dramaturge de Henry James qui lui apportèrent beaucoup de déceptions. Personnellement, j'ignorais même qu'il eusse écrit du théâtre ! Il y consacra environ 5 années (vers 1890) pendant lesquels il adapta pour la scène son roman L'Américain et composa une pièce originale, Guy Domville qui furent des (quasi) échecs populaire. Son but était double : pécunier et gagner les faveurs du grand public, à l'image de son rival Oscar Wilde. « La scène le fascinait, mais en même temps il la méprisait et ne lui offrait que ses idées de second choix (elles étaient souvent aussi de seconde main) » (p. 329).

Une myriade des personnages célèbres.

J'ai apprécié les clins d’œil ou anecdotes plus détaillées dont regorge le roman. C'est un plaisir de plonger dans cette époque, de constater que le monde littéraire et artistique de la fin du XIXème siècle était si petit. Et David Lodge en rajoute évidemment pour notre plus grand plaisir … Quelques exemples savoureux : de Georges Bernard Shaw et H.G. Wells nous apprenons qu'ils débutèrent comme critique théâtral, Oscar Wilde est cité parce qu'il heurte Henry James à cause de son exubérance, Maupassant permet à Henry James de se renseigner sur la sexualité (Une Vie) …

Paradoxalement, David Lodge focalise sur les amitiés privées de HJ et nous permet de découvrir des figures majeures de la littérature du XIXème siècle, presque oubliées aujourd'hui. Ces relations sont le point fort du roman qui apportent beaucoup d'émotion à la lecture :

Constance Fenimore Woolson

Constance Fenimore Woolson (1840-1894) est la petite fille (ou la petite nièce, ce n'est pas très clair!) de James Fenimore Cooper (auteur du Dernier des Mohicans). Elle est romancière elle-même. Selon David Lodge, Henry James cultiva une amitié amoureuse avec cette compatriote, célibataire elle aussi. J'ai trouvé particulièrement émouvante (et éprouvante) la scène des funérailles de Constance Fenimore lorsque Henry James tente désespérément de noyer ses robes dans les canaux de Venise. Pourtant, David Lodge n'épargne pas le soupçon de misogynie qui plane sur Henry James. « Vous admettrez cependant, je pense, qu'il puisse exister un conflit d'intérêt entre … non pas les femmes et l'art, mais le mariage et l'art » (p.212).

J'ai également été très touchée par le destin de George Du Maurier (1934-1896) dit « Kiki » par Henry James, homme modeste et apportant la sérénité d'un foyer à HJ. Il s'agit d'un peintre contrarié dans son ambition par la perte d'un œil qui se tourne vers l’illustration puis vers l'écriture, souffrant toujours d'une cécité rampante comme un épée Damoclès au dessus de sa tête. Il publia de son vivant un immense succès, Trilby, dont la renommée planétaire détruisit son auteur, dépossédé de son œuvre. Or George Du Maurier s'avère être le grand-père de Daphné et également le père de Sylvia Llewelyn Davis, maman des enfants qui inspirèrent à J.M. Barrie son Peter Pan (voire à ce sujet le film Neverland avec Johnny Depp et Kate Winslet).

George du MaurierJeu_du_chemin_de_fer__Georges_du_Maurier__Punch__juin_1873__p

Toujours dans le même esprit, j'ai adoré les pages sur les revues anglaises à succès : Punch (satire politique et sociale, illustré notamment par George Du Maurier) et The Yellow Book (fondé en 1894, artistique et littéraire, aux parodies plus mordantes et aux illustrations radicalement différentes de Aubray Beardsley).

Je pourrais encore écrire de nombreuses lignes tant ce roman est foisonnant !!! Mais pour conclure, L'Auteur ! L'Auteur ! est une mine d'informations pour qui s'intéresse à l'histoire culturelle et intellectuelle anglaise de la fin du XIXème siècle. Le rythme adopté par David Lodge est alerte, sans longueurs. Malgré l'envie évidente de partager ses connaissances sur la période, l'auteur n'oublie jamais son sujet, Henry James et son rapport à la célébrité et à l'écriture. Juste passionnant.

Lamb house, dernière demeure de Henry James

Et parce qu'il y a aussi beaucoup de David Lodge dans ce roman, je vous laisse méditer sur ces quelques lignes :« Quelque chose était arrivé à la culture du monde anglophone durant ces dernières décennies, un glissement sismique, énorme, provoqué par diverses causes convergentes – la généralisation et l'appauvrissement de la capacité de lire, l'effet niveleur de la démocratie, l'énergie conquérante du capitalisme, l’altération des valeurs par le journalisme et la réclame – qui rendaient impossible qu'un praticien de l'art de la fiction atteignît en même temps à l'excellence et à la popularité, ce qu'avaient fait à la fleur de l'âge Scott et Balzac, Dickens et George Eliot » (p. 466)

A ajouter aux Challenges « Mélanges des genres » de Miss Léo (catégorie biographie) et « Challenge Myself » de Romanza