mudwoman

Mudwoman de Joyce Carol Oates

Traduit de l'anglais (États-Unis)

Points (2014) / 564 pages / 8,30 euros

J'ai l'impression d'écrire ça à chaque fois que je lis un nouveau roman de JCO, mais Mudwoman est indéniablement à part dans la bibliographie de l'auteur, principalement parce que son personnage est une femme adulte (et non un/une adolescente). Pour moi, c'est une réussite.

Mudwoman est un roman introspectif, centré sur un personnage unique : Meredith Neukirchen, quadragénaire, présidente d'université à la carrière prestigieuse, qui doute pourtant de sa légitimité et se voit comme une usurpatrice. D'ailleurs, Meredith perd progressivement pied dans son univers professionnel, sa mémoire immédiate se fait confuse alors qu'un voyage sur les lieux de sa naissance fait ressurgir des fantômes du passé …

"Depuis son effondrement, depuis ce jour où une aurore boréale avait explosé dans son cerveau pour s'éteindre quasiment dans le même instant, elle se défiait de ses paroles et de celles des autres" (p.464)

Mudwoman c'est le délitement identitaire d'une femme, victime dans son enfance d'un énorme traumatisme en rapport avec sa mère, qui sombre progressivement dans la folie. JCO nous plonge dans le calvaire de cette brillante intellectuelle, nous décrit ses épisodes paranoïaques, ses puissantes hallucinations … Meredith est un personnage qui souffre des différentes identités qu'elle a successivement dû assumer : tour-à-tour Mudgirl, Jewel ou Jedina, Merry, M.R. Neukirchen, Mudwoman … Que de noms pour une seule femme ! Meredith (et c'est probablement son tord et la raison de sa chute) se conforte aux rôles que les autres souhaite lui voir jouer : elle devient sa sœur, une fillette vulnérable en foyer, la réincarnation d'une enfant morte pour ses parents adoptifs, une amante disponible pour un homme absent … Quelle place pour sa propre identité ?

Je trouve que c'est un personnage très réussi car très paradoxal : si j'ai ressenti beaucoup d'empathie pour elle, j'ai également été agacée par ses faiblesses et sa vulnérabilité car je souhaitais la voir à la hauteur du poste à responsabilité qui lui est confié au début de l'histoire. Cette dualité est illustrée par la narration. JCO alterne les chapitres sur la reconstruction d'une fillette traumatisée et ceux sur la déchéance progressive d'une femme à la carrière brillante et précoce.

En plus de ces réflexions sur la quête d'identité, Mudwoman est un roman sur 'les coulisses' (sombres) du milieu universitaire : (in)égalité/lutte des sexes, plafond de verre, idéaux progressistes de Meredith mis à mal par le contexte politique post-11 septembre et début de la Guerre en Iraq, bellicisme majoritaire …

Pour conclure, Mudwoman est un roman dense, qui navigue entre réalisme et passages de confusion et qui raconte d’histoire (fragmentée, partielle, partiale) une femme qui tente de survivre depuis l'enfance. "Quand on a l'échine rompue, on ne s'en relève pas" (p.471)