Dermot-Bolger-Une-seconde-vie

Une seconde vie de Dermot Bolger

Traduit de l'anglais (Irlande) : A Second Life

Éditions Joëlle Losfeld (Littérature étrangère) / 2011

257 pages / 21 euros 

Dublin, 1993.

A la suite d'un accident de voiture, Sean Blake photographe trentenaire, marié et père de 2 jeunes enfants, traverse une crise identitaire. «[Il] essaye des vies différentes pour voir si elles [lui] vont » (p.175). Sean est hanté par des réminiscences, peut-être des fantômes, venus de son passé. C'est donc un homme complètement perdu qui décide d'en apprendre plus sur les circonstances de son adoption. Comme des centaines enfants adoptés dans les années 40, 50 et 60, Sean se heurte à un mur de silence construit par l’Église et les sœurs de l'Agence Catholique de protection (qui verrouillent les dossiers) ainsi que par la respectabilité qui tétanise la société irlandaise de l'époque : « L'Irlande dans laquelle elle vivait était infectée par un terrible virus appelé respectabilité. » (p.82).

A défaut d'être original et malgré quelques longueurs (au début, avant que Sean ne se lance à la recherche de sa mère biologique), ce roman est singulier par l'émotion qui s'en dégage. Sean est un joli personnage qui pense beaucoup à sa mère biologique mais condamne cyniquement son père : « un rustre sournois, cœur trompeur, queue lubrique » (p.22). Il souffre d'imaginer le couvent où sa mère, comme des centaines de filles-mères, doit abandonner son bébé pour (prétendument) lui offrir une vie respectable auprès d'un couple marié : « des nouveaux-nés alignés dans leurs berceaux en fer comme un courrier attendant d'être envoyé après le tri » (p.26). Quel cynisme que dans un souci d'égalité, l’Église attribuait les bébés non souhaités issus de bonnes familles à des couples riches (et inversement) !

Une Seconde vie est donc un roman sur la souffrance qui peut résulter d'une adoption et sur le déchirement de l'abandon (forcé ou non) de son bébé (les chapitres sur la mère biologique de Sean sont malheureusement assez faibles). Il est aussi question de la nocivité des secrets de familles.

Mais Une Seconde vie me restera en mémoire pour la condamnation du système organisé par les sœurs et par l’Église dans la société irlandaise d'après guerre : une intransigeance cruelle pour les erreurs et les faiblesses des hommes, les pas-comme-il-faut/pas-dans-la-norme, qui provoquent la honte et la peur du regard des autres. Dermot Bolger dénonce cette Institution qui a heurté (voire brutalisé) les destinées individuelles de centaines d'irlandais (adolescentes brisées, jeune homme terrorisé de se découvrir homosexuel …).

Pour conclure, c'est un roman non dénué d'imperfections mais qui ne laisse pas indifférent. Je le recommanderais.