l'affaire de road hill house

L'Affaire de Road Hill House. L'assassinat du petit Saville Kent de Kate Summerscale

Traduit de l'anglais : The Suspicious of Mr Whicher

10/18 (« Domaine étranger ») / 2009 / 526 pages / 9,10 euros

Contrairement à ce que je pensais, L'Affaire de Road Hill House n'est pas un roman policier mais le récit minutieux, documenté et illustré d'une affaire criminelle authentique qui défraya la chronique, à l'époque de l'Angleterre victorienne.

Une nuit de l'été 1860, un enfant âgé de 4 ans disparaît de son lit alors que ses sœurs et leur gouvernante dorment à côté. Quelques heures plus tard, le garçonnet est retrouvé dans les latrines de la propriété, assassiné. L'enquête révèle rapidement que le coupable est forcément un membre de la maisonnée, famille ou domestiques. 

L'Affaire de Road Hill House est encore un livre qui foisonne de détails sur l'Histoire anglaise. Même s'il s'agit de choses assez connues (contrairement à ma récente lecture de Black Out de Connie Willis), la lecture est aisée et prenante.

Les origines de la police anglaise.

Plus qu'un fait divers atroce, c'est la fonction d'enquêteur qui intéresse Kate Summerscale. Le récit débute par une présentation des polices qui cohabitent au milieu du XIXème siècle : polices locales composées de citoyens désignés pour assurer le maintien de l'ordre, Police métropolitaine de Scoltand Yard fondée en 1829 (où les policiers devaient effectuer une ronde quotidienne de 8 heures) et enfin, le tout jeune corps des détectives. Jack Whicher, policier chargé du meurtre de Saville Kent est de ceux-là : « prototype de l'enquêteur énigmatique et circonspect » (p.29), « ces hommes étaient devenus des figures aussi mystérieuses que prestigieuses, d'énigmatiques petits dieux londoniens à qui rien n'échappait. Charles Dickens les élevait au rang de modèle de modernité. » (p.27).

C'est un impressionnant recensement des chroniques policières et judiciaires du milieu du XIXème siècle que présente Kate Summerscale qui a dépouillé les archives de Scotland Yard, donnant à ses lecteurs une idée très précise de la criminalité (et des méthodes d'enquête et de rétorsion) de l'époque.

D'après Kate Summerscale, c'est carrément Jack Whicher et l'affaire de Road Hill House (Jack l’Éventreur arrivant après) ainsi que la médiatisation autour des faits divers sanglants qui inspirèrent la mode des romans à sensation et les romans policiers de Wilkie Collins (Pierre de Lune, 1868), de Charles Dickens (Bleak House en 1853, Le Mystère d'Edwin Drood en 1870) ou encore Le Tour d'Ecrou de Henry James (1898). Robert Audley dans Le Secret de Lady Audley (1862, Mary Elizabeth Braddon) serait un avatar de Jack Whicher.

Indéniablement, l'auteur est calée en littérature policière du XIXème. J'ai beaucoup aimé qu'elle fasse le lien entre ses sources journalistes et des textes littéraires. « Le 1er détective de la littérature de langue anglaise était un détective en chambre : l'Auguste Dupin d'Edgar Poe élucidait les affaires non pas en cherchant des indices sur le lieu du crime, mais en les glanant dans les comptes rendus des journaux » (p.252). Tel un ruban de Möbius, on peut s'interroger : les romanciers s'inspirent-ils des faits divers et de leurs rencontres avec des agents de Scotland Yard (avérée pour Charles Dickens) ou bien est-ce les détectives qui piochent dans l'imaginaire des romanciers, publiés sous forme de feuilletons quotidiens ?

Autre reconstitution minutieuse : les interactions au sein d'une famille anglaise qui permettent de « pénétrer » dans l'intimité de cette famille, issue de la classe moyenne émergente.

L'arrivée des Kent dans le Wiltshire est récente et liée aux moutons, aux filatures et au chemin de fer. En effet, Samuel Kent (le père) est chargé de surveiller l'application des lois concernant le travail des enfants dans les manufactures. Cette ingérence provoque l'animosité des habitants contre les Kent. En outre, Samuel Kent avait épousé, en secondes noces et après la mort de sa première épouse folle, la gouvernante de ses enfants (et Jane Eyre d'être publié en 1847). Loin des familles de propriétaires terriens ou d'aristocrates que l'on rencontre habituellement dans le roman victorien, les Kent sont nomades, fonctionnaires et 'gentilhomme campagnard' en pleine ascension.

J'ai beaucoup aimé cette immersion dans une famille authentique, d'autant plus qu'elle ne manque pas de romanesque : on découvre rapidement que les Kent possèdent une histoire familiale sulfureuse, émaillée de morts (nouveaux-nés, épouses …) et de maladies honteuses. « L'horreur de cette affaire tient à ce que la corruption se trouve au cœur du 'sanctuaire domestique', à ce que verrous, serrures et fermetures de la maison se sont révélés totalement superflus » (p.84). J'ai trouvé également très intéressants les passages sur la sacralisation de l'intime et de l'intimité du noyau familial victorien et ses secrets.

Pour conclure, j'ai apprécié cette lecture même si le crime du garçonnet est réellement atroce (d'autant plus qu'il s'agit d'un vrai crime). Parfois légèrement fastidieuse, L'Affaire de Road Hill House reste intéressante par ses détails historiques sur la police et les enquêtes criminelles de l'époque victorienne. Je craignais que le coupable ne soit pas identifié à la fin, ce qui n'est (heureusement) pas le cas même si des zones d'ombre demeurent …