Pecheurs d'Islande

Pêcheur d'Islande de Pierre Loti

1ère parution : 1886

Le Livre de Poche (2008) / 220 pages / 4,60 euros

J'ai acheté Pêcheur d'Islande pendant mes vacances en Bretagne, l'été dernier. Passé l'enthousiasme du moment, j'ai retardé ma lecture, redoutant un 'livre de terroir', un peu vieilli … Comment deviner qu'il s'agissait en fait d'un texte magnifique, émanant d'un auteur à la personnalité complexe mais passionnante, grand voyageur et originaire de Rochefort (sa maison est devenue un musée) ? Dès les premières lignes j'ai été charmée par le talent de conteur de Pierre Loti (1850 - 1923), par son écriture simple mais directe et par ses personnages à la psychologie fine.

Pêcheur d'Islande c'est le témoignage de la dureté de la vie des pêcheurs bretons à la fin du XIXème siècle. « Ils étaient des islandais (une race vaillante de marins qui est répandue surtout au pays de Paimpol et de Tréguier, et qui s'est vouée de père en fils à cette pêche-là) ».

Pourquoi 'islandais' ? Parce que chaque année, pendant plusieurs mois, les hommes partaient pêcher la morue au large des côtes islandaises. « Ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque vide d'époux, d'amants et de fils » pendant que les femmes attendaient leur retour avec angoisse. En effet, il s'agit d'une transhumance périlleuse, placée sous la bienveillance de la Vierge Marie (la religion possède alors une grande place dans le quotidien des bretons) mais dont tous ne revenaient pas, victimes de tempêtes, de maladie ou d'accidents. Un cimetière en Islande est d'ailleurs consacré à ces marins français, morts en mer. « Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on rentre au foyer, à Paimpol ou dans les chaumières éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour un temps de famille et d'amour, de mariage et de naissances ». J'ai trouvé fascinant de voir comment ces campagnes de pêches rythmaient la vie des côtes bretonnes, par ailleurs rude, presque misérable mais digne et laborieuse.

Pêcheur d'Islande c'est également l'histoire de trois jeunes gens : Sylvain Moan, marin (presque encore un enfant) de 17 ans, envoyé combattre en Chine, Gaud Mével (Marguerite en breton), fille d'un commerçant aisé et Yann Gaos, marin taciturne, dont Gaud est éprise. Tous sont attachants, psychologiquement assez modernes (Gaud et son amour pour Yann, tout en retenue mais qui ose prendre des initiatives …). Au grand malheur du lecteur qui NE PEUX PAS ne pas laisser couler quelques larmes, Pierre Loti malmène ses personnages, les décrivant avec une énorme empathie qui les rend particulièrement touchants. Je songe notamment à l'interminable attente de Gaud ou à Sylvain qui se sentant mourir, pense au chagrin de sa vieille grand mère restée au village lorsqu'elle apprendra la nouvelle de son décès de la bouche d'un fonctionnaire …

Enfin, Pêcheur d'Islande, c'est un roman passionnant, l'œuvre d'un grand raconteur d'histoire qui passe du registre intime (et étonnamment sensuel lorsqu'il évoque la beauté des formes de Gaud), aux rebondissements les plus inattendus qui relancent l'intrigue au moment où elle risquait de s'enliser, qui évoque le folklore breton (j'ai adoré le passage du bateau fantôme !) mais aussi l'exotisme de voyages autour du monde (le trajet de Sylvain vers l'Asie) … Ce sont des choses parfois à peine entrevues mais qui laissent deviner le potentiel romanesque, dramatique et envoutant de la plume de Pierre Loti.

Bref ! Un gros coup de cœur ! Voilà un roman qui raconte la 'petite' histoire (véritable bien que romancée) d'une poignée de marins bretons de la fin du XIXème siècle à travers l'histoire d'amour émouvante de Gaud et Yann. Ce sont de gens pauvres, à peine alphabétisés, vivants dans les chaumières misérables, qui ne connaissent d'autres horizons que les colonies françaises quand ils ont le malheur d'être enrôlés pour le service militaire mais qui sont attachants, beaux … et magnifiquement racontés par Pierre Loti dont je me réjouis d'avance de découvrir d'autres titres ! Si vous voulez un conseil : filez de suite découvrir cet auteur méconnu !

Ce livre marque ma 5ème participation au challenge : UN CLASSIQUE PAR MOIS (dans mon cas, un classique français) organisé par Cess.

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