les enfants d'Alexandrie

Les Enfants d'Alexandrie de Françoise Chandernagor

Tome 1 de la trilogie La Reine oubliée

Albin Michel (2011) / 390 pages / 22 euros

Les Enfants d'Alexandrie est un roman historique qui raconte l'histoire des enfants d'un couple mythique : la Reine d'Egypte, Cléopâtre et l'Imperator de Rome, Marc Antoine. Françoise Chandernagor nous plonge dans l'époque de la « mondialisation romaine » du dernier siècle avant JC et de l'Égypte ptolémaïque.

J'ai adoré ce récit d'amour, de guerres, de passion, d'enfance, de solitude … Tout y est, sauf l'histoire événementielle, « l'histoire historisante » (le terme est de Lucien Fèvre je crois) puisque Françoise Chandernagor s'est inspirée de textes antiques, d'archéologie, de numismatique … Elle se justifie d'ailleurs abondamment sur la vérité (« ou, du moins, la vraisemblance ») de son récit : « Jamais je n'ai entrepris un roman historique sans me donner les moyens de penser que j'étais dans le vrai; car, pour oser abolir 'la distance des siècles' et reconstruire, à sa manière, le passé, il faut plus que des connaissances : il faut de la naïveté du conteur, la témérité de l'explorateur, la folie du voyant et la foi du charbonnier » (page 391). Les Enfants d'Alexandrie est donc une chronique du quotidien, des sentiments servie par une éciture délicieuse. Un énorme coup de cœur.

Qui sont ces enfants d'Alexandrie ? Je savais déjà que Cléopâtre avait eu un fils de César (nommé Césarion) mais j'ignorais qu'elle avait eu 3 enfants de Marc Antoine : des jumeaux (Alexandre-Hélios et Séléné) et un cadet maladif, Ptolémée. Malheureusement, ils ont tous été massacrés après la victoire de Rome (bataille d'Actium, 31 av JC) et le suicide de leurs parents. Tous sauf Séléné, dont Françoise de Chandernagor raconte le destin bouleversé dans sa trilogie. La Reine Oubliée, c'est Séléné, la fille de Cléopâtre. « Les calamités sont des opportunités. Pour les survivants, s'entend. 'Humainement', cette enfant va s'enrichir dans l'épreuve, connaître la peur et la haine, apprendre la méfiance, le mensonge et la duplicité, faire l'expérience du danger et celle de la vengeance, découvrir l'imprévu, l'inconnu et même, quand elle ne l'attendra plus et parce qu'elle ne l'attend plus, le plaisir. Bref, se conformer, se déformer, se tordre et se redresser : s'adapter – à tout et à tous. D'une petite fille mélancolique et tranquille qui grandit loin du bruit, la mondialisation romaine fera une déracinée lucide et désespérée, une femme intrépide, ouverte à tous les vents, citoyenne de 3 continents » (page 205). Quel programme alléchant pour sa trilogie !

Dans Les Enfants d'Alexandrie, Séléné n'est encore qu'une enfant très protégée (elle vit dans le luxe, l'ignorance de la politique …) entourée de serviteurs, nourrices, pédagogues … tous dévoués à sa vie. Elle est pourtant solitaire et délaissée par ses parents (amoureux, conquérants, absents). Cette vie calme, répétitive, lourde de lumière et de chaleur est à peine troublée par la tension grandissante qui règne à Alexandrie. En effet, lorsque Françoise Chandernagor débute son récit, il reste déjà peu d'espoir pour Marc Antoine de récupérer sa crédibilité à Rome (lui qui a épousé – alors qu'il est déjà marié à une romaine ! - la Reine d'Égypte - une sorcière dit-on !) tandis que le royaume égyptien est convoité de toutes parts.

J'ai beaucoup aimé découvrir cette page de l'histoire. C'est assez troublant de penser que Cléopâtre vivait dans un monde où la culture égyptienne côtoyait la culture grecque dans un syncrétisme passionnant : Cléopâtre « n'était pas égyptienne, elle était macédonienne; c'est au nom des conquérants grecs qui dominent l'Égypte depuis 3 siècles qu'elle exerce le pouvoir. Certes, ces Grecs-là, colons sans métropole, se disaient 'égyptiens' et bien sûr, leurs rois avaient adoptés certaines coutumes locales […] Mais, pour le reste, ils vivaient en Grecs, pensaient en Grecs, s'habillaient en Grecs, se coiffaient en Grecs et, obligés de se métisser, se vengeaient de cette mésalliance en méprisant les indigènes, 'des demeurés, juste bons à écorcher la terre et à embaumer les chats !' » (page 42). Même les traditions égyptiennes millénaires semblent tomber en déchéance : « le pouvoir du pharaon ? Une dictature tempérée par l'assassinat. Mais Cléopâtre, en vraie mère, semble nourrir l'illusion que son dernier-né aimera ses aînés, qu'il n'y aura pas, entre ses enfants, de querelles de succession ; ils ont partagé le même ventre, ils sauront partager l'héritage » (page 74).

Autre point fort du roman, les apartés de l'auteur qui s'adresse au lecteur pour lui expliquer ses raisonnements personnels, ses sources d'inspirations, ses interrogations … Par exemple, la digression passionnante sur l'aspect physique de Cléopâtre et ses représentations successives (dans l'art, les mentalités …) : « A quoi ressemblaient-ils, les seins de Cléopâtre ? L'Histoire ne le dit pas et, après leur victoire, les Romains ont détruit toutes les statues […] On montre bien aujourd'hui, dans certains musées, des bustes « supposés » … Trop « supposés » pour être honnêtes […] On applique des grilles de lecture, on suit des modes. Autrefois, dès qu'on découvrait la statue d'une jolie femme, on disait 'c'est Cléopâtre !'; aujourd'hui, chaque fois qu'on trouve un laideron, c'est Cléopâtre. Après avoir été belle a damner un saint, voici la reine d'Égypte vilaine à faire peur : les archéologues ne peuvent plus repérer un menton en galoche ou un nez busqué sans le lui attribuer » (page 40). Et Françoise Chandernagor d'expliquer pourquoi les soupçons de consanguinité ne sont pas fondés concernant Cléopâtre …

J'ai également été très sensible à l'évocation de Césarion, le jeune fils de César et Cléopâtre : « Césarion … En grec, on dit

cesarionKaïsarîon […], le doux Kaïsarîon assassiné a laissé peu de traces dans la pierre : un bas-relief sur un mur d'un temple à Dendera […] une représentation si conventionnelle que les Romains ne l'ont pas remarquée, ils ont oublié de la marteler … Rien d'autre pendant 20 siècles. Puis, tout à coup, tirée de la mer, une tête colossale en granit gris : un bel enfant d'une douzaine d'années, mi-Romain, mi-Egyptien; il porte la coiffe de lin pharaonique, mais, sur le front, ses cheveux épais et souples forment une frange typiquement romaine. Portait métissé d'un roi 'métis'. Beauté poignante d'un être entre deux mondes, entre deux âges : les rondeurs de l'enfance (joues pleines, bouche charnue), et la gravité du monarque (regard triste, mâchoires serrées). […] Quand on l'a exposé à Paris [Les Trésors engloutis d'Égypte, Grand Palais, 2006] j'ai eu tout de suite envie de le toucher » (pages 162 - 163)

Bref ! Les Enfants d'Alexandrie est une magnifique fresque historique, ressuscitant la grandeur de l'Alexandrie d'antan, humanisant un passage mythique de l'histoire antique et présentant une héroïne particulièrement attachante. Si j'ai ajouté autant d'extraits du roman, c'est pour montrer la richesse de la langue, sa beauté poétique, sa précision dans l'évocation du passé. Seul bémol, j'ai été un peu refroidie par le coté condescendant des explications apportées par Françoise Chandernagor ainsi que en fin de volume et par l'absence de bibliographie reportée au tome 3 (c'est à dire consultable dans un an minimum !) …

Pour finir, j'ai découvert énormément d'informations sur l'histoire de Cléopâtre dans ce roman foisonnant et aussi que Shakespeare a écrit 2 pièces autour du personnage de Marc Antoine que j'ai à présent très envie de lire !