Certaines-N-Avaient-Jamais-Vu-la-Mer

Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka

Traduit de l'anglais (américain) : « The Buddha in the Attic »

Phébus (littérature étrangère) / 142 pages / 15 euros

Prix Fémina étranger 2012

Certaines n'avaient jamais vu la mer est un très beau roman sur une page peu glorieuse de l'histoire américaine : le débarquement des « picture brides » (de 1910 à 1921) et plus généralement le destin des immigrants japonais 'déplacés' dans des camps d'internement pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

Ce sont à ces « picture brides » japonaises que Julie Otsuka donne une voix dans son roman. C'est une voix collective, multiple, celles de milliers de jeunes filles japonaises qui cherchaient une vie meilleure en épousant par correspondance des compatriotes partis travailler en Amérique, sur la côte Ouest. Qu'il est triste ce destin pourtant ! Trompées par des marieuses peu scrupuleuses, elles découvrent rapidement que leurs époux (uniquement vus en photos) ne sont ni beaux, ni riches, ni cultivés et que leur espoir d'une vie plus douce ne se réalisera jamais. En effet, qu'elles tombent sur des hommes corrects ou sur des mufles, leur vie sera faite d'abnégation, de dur labeur et du soucis constant de s'intégrer dans leur nation d'adoption.

A peine descendues du bateau, elles viennent gonfler le rang des 'invisibles', ces minorités ethniques qui servent les blancs. Elles deviennent saisonnières dans les exploitations agricoles, domestiques ou femmes de ménages, prostituées … Barrage de la langue, racisme quotidien, pauvreté … ces japonais de l'entre deux guerres vivent en communautés et gardent précieusement leur mode de vie traditionnel, leurs liens avec les familles restées au Japon. Des enfants naissent qui se sentent américains plus que japonais : « surtout, ils avaient honte de nous » (page 85).

J'ai trouvé très émouvantes ces femmes qui rêvent, qui souffrent, qui se soumettent à leurs époux (le chapitre sur la première nuit, leur nuit de noce avec un inconnu ! est terrible), qui aiment, qui enfantent … Que Julie Otsuka donne la parole à des centaines de femmes plutôt que de raconter l'histoire d'une seule (au destin emblématique mais non exhaustif) est un choix narratif risqué mais gagnant. Le roman est donc construit sur le principe de l'accumulation des détails (parfois anodins, parfois triviaux, souvent poignants). Loin d'être agaçantes, ces répétitions donnent un rythme à son roman, comme une respiration … qui empêchent l'histoire de sombrer dans le pathos.

Je connaissais déjà un peu l'histoire des camps d'internement où les autorités américaines regroupèrent les citoyens japonais, soupçonnés d'être des 'traitres', des 'espions' au lendemain de l'attaque de Pearl Harbour (1941). (enfin, j'ai vu un épisode de Cold Case – saison 5, épisode 11 'famille 8108 – sur ce sujet qui m'avait beaucoup marqué !). D'invisibles, de fidèles bonnes ou efficaces jardiniers, excellents cuisiniers, les japonais deviennent l'ennemi intérieur des américains. « Les dames comme il faut et leur club boycottaient nos étals de fruit car ils redoutaient que notre marchandise soit empoisonnée à l'arsenic. Les compagnies d'assurances cessaient de nous assurer. Les banques gelaient nos comptes. Les laitiers ne nous livraient plus. 'Ordre de la compagnie', nous a expliqué l'un d'entre eux, les larmes aux yeux. Les enfants nous regardaient, puis s'enfuyaient comme des faons effrayés. » (page 95). J'ai été proprement révoltée devant ces familles dont l'ouvrage d'une vie est volé, réduit à néant.

Bref ! Certaines n'avaient jamais vu la mer est un roman de femmes qui luttent pour exister malgré les exils successifs, les désillusions, leur solitude et le racisme des blancs à leur égard. C'est écrit avec beaucoup de justesse et de sensibilité. Un vrai coup de cœur !