Peste et choléra

Peste & Choléra de Patrick Delville

(prix Femina 2012)

Points (2013) / 253 pages / 6,90 euros

Peste & Choléra est la biographie romancée d'Alexandre Yersin (1863 - 1943). D'origine suisse naturalisé français, protestant, Yersin fait des études de médecine en Allemagne (à Marburg) puis à Paris où il intègre « la bande à Pasteur » et l'Institut Pasteur fondé en 1888 grâce à une souscription nationale consécutive à la 1ère guérison d'un cas de rage (celle controversée de Joseph Meister) par Pasteur.

Un personnage majeur de l'histoire médicale, mais méconnu :

Alexandre Yersin

En effet, Alexandre Yersin découvre le bacille de la peste à Hong Kong, en 1894. Alors qu'il incise un bubon : « au 1er coup d’œil [de microscope], je reconnais une véritable purée de microbes, tous semblables. Ce sont de petits bâtonnets trapus, à extrémités arrondies » (p. 123) et du vaccin qui va avec (1895).

C'est un bien étrange personnage que décrit Patrick Delville :

Médecin, savant, explorateur, colonisateur de l'Indochine française, botaniste … Alexandre Yersin est un autodidacte touche-à-tout (il se passionne pour les automobiles, la culture de l'hévéa, des orchidées …). « Toute sa vie, Yersin choisira ce qu'il y a de nouveau et d'absolument moderne » (p. 25). Définitivement pas un homme de laboratoire (il découvre la peste dans une paillote asiatique) qui rêve d'être le nouveau Livingstone. C'est aussi un homme qui se tient en marge des conflits mondiaux (bien que Patrick Delville démontre combien la course au vaccin contre la peste revêtait un aspect politique & économique pour des nations expansionnistes concurrentielles).  

L'histoire d'un certain monde en passe d'être révolu :

« On est encore à cette époque où l'homme finit de se rendre maître et possesseur de la nature. Où la nature n'est pas encore une vieillarde fragile qu'il faut protéger, mais un redoutable ennemi qu'il faut vaincre » (p. 94). Peste & Choléra c'est le bouillonnement européen au tournant du XXème siècle, celui des colonies, de la croyance dans la science et les innovations. Du positivisme scientifique. Et c'est absolument passionnant (c'est ce que j'ai préféré du roman) « Il y a encore du blanc sur l'atlas et des maladies inconnues. Tout est encore possible et le monde médical est tout  neuf. Ça ne va pas durer. […] Ils [la bande à Pasteur] sont là au bon moment pour avoir leur nom en latin accolé à celui d'un bacille. Ils appliquent la méthode pasteurienne mise au point avec la rage. Prélever, identifier, cultiver le virus et l'atténuer pour obtenir le vaccin. Ils bénéficient de l'accélération des moyens de transport, de la vapeur qui leur permet d'être sur les lieux dès qu'une épidémie apparaît. En quelques années, les fléaux montres homériques sont terrassés l'un après l'autre, la lèpre, la typhoïde, le paludisme, la tuberculose, le choléra, la diphtérie, le tétanos, le typhus, la peste. Pas mal y laissent leur peau » (p. 246)

Un style factuel mais qui convoque Rimbaud, Livingstone, Loti et Céline :

Peste & Choléra n'est pas un roman raconté (et encore moins un récit scientifique ou intime). Il s'agit plutôt d'évocations (non chronologiques), de souvenirs d'un vieil homme qui fuit la guerre pour se réfugier dans 'son' village de pécheurs de Nha Tran (où il meurt en 1943 et où il est enterré). Les sources de Patrick Delville est l'énorme correspondance laissée par Yersin (adressée à sa mère, sa sœur et ses nombreux amis). Néanmoins Peste & Choléra n'est pas un récit neutre car l'auteur s'introduit dans son récit sous la forme d'un « fantôme du futur » omniscient. (j'avoue ne pas avoir beaucoup goûté ces passages : à quoi servent-ils?).

Pour conclure, j'ai trouvé cette biographie intéressante et accessible. Plus globalement j'ai adoré découvrir le travail de la « Bande à Pasteur » & les conditions d'éclosion des Instituts Pasteur à travers le monde. Je suis toujours impressionnée par les découvertes effectuées à cette époque, si importantes pour le monde moderne (bien que parfois dévoyées : c'est aussi l'époque de Marie Curie) alors que les laboratoires étaient rudimentaires, idem les instruments …

Je pense que je lirai bientôt Kampuchéa du même auteur.