l-indesirable-93880-250-400L'Indésirable de Sarah Waters

Traduit de l'anglais par Alain Defossé

Denoël & D'Ailleurs / 707 pages / juin 2010 / 26,50 euros

 

En général, j'apprécie beaucoup les romans envoutants de SARAH WATERS, portés par des héroïnes victoriennes hors-normes (Caressez le velours et Affinités en tête de liste). L'Indésirable marque cependant la volonté de l'auteur de s'écarter de ce schéma.

 Fait inédit dans les romans de SARAH WATERS (et pour lequel il m'a fallu quelques pages d'acclimatation !), le personnage principal est un homme. Le docteur FARADAY est un médecin de campagne d'origine modeste qui gagne tout juste sa vie dans l'Angleterre d'après guerre. Un jour, appelé en urgence, il se rend à Hundreds Hall, domaine de la famille Ayres, propriétaires terriens. Une amitié se lie entre FARADAY et les 3 membres de la famille : Mrs Ayres et ses enfants, Caroline et Roderick, à peine plus jeunes que FARADAY lui-même. Le docteur se sent également attiré par le domaine, un somptueux manoir qui a pourtant perdu son faste et tombe littéralement en ruine. Rapidement cette 'paisible' demeure devient le théâtre d'événements étranges : graffitis sur les meubles, bruits dans les murs, coups de téléphone anonymes … Les phénomènes angoissants se succèdent et montent en puissance tandis que la famille Ayres et FARADAY se trouvent, au paroxysme de l'activité de la maison, au cœur de drames effroyables.

Et oui ! L'Indésirable est une histoire de maison hantée, presque un huit-clos. SARAH WATERS ne néglige aucun des ressorts du genre et livre un roman sous tension où les personnages sont inexplicablement soumis à l'influence malsaine de la maison et sombrent progressivement dans la folie. Pourtant, SARAH WATERS propose aussi au lecteur une (plusieurs) explication(s) rationnelle(s). Ainsi, un confrère de FARADAY auquel il s'est confié, avance l'idée selon laquelle il n'y aurait pas véritablement de fantôme mais plutôt une énergie malfaisante générée (involontairement ?) par l'un des habitants de Hundreds Hall à la suite d'une frustration trop importante …

L'auteur laisse donc planer le doute : qui est responsable de cette atmosphère délétère ? Tout le monde est suspecté : est-ce Betty, la domestique-enfant fantasque ? Roderick, le fils traumatisé par son expérience dans l'aviation pendant la Seconde guerre mondiale ? Caroline, dont les espoirs de liberté et de mariage ont été brisés ? Mrs Ayrs qui pleure toujours le décès de sa 1ère enfant adorée ? FARADAY lui-même, victime d'une double frustration (sexuelle et de classe) assez humiliante pour un homme de 40 ans ? Sont-ils tous victimes d'une hystérie contagieuse ? SARAH WATERS, tout en finesse, dévoile progressivement les facettes sombres de ses personnages.

Mais L'Indésirable est, à l'image des autres romans de SARAH WATERS, une critique la société anglaise (bien qu'elle opère un changement de siècle et de milieu). Peut-être faut-il voir dans cette maison hantée une métaphore de la vieille aristocratie anglaise dans l'immédiate après guerre : démodée, repliée sur le passé et des privilèges désuets, 'victime' du Gouvernement travailliste, elle doit vendre ses possessions, démembrer ses terres et propriétés … « Une ou deux fois, j'en ai parlé avec Seeley. Il a réaffirmé avec force son point de vue rationnel, selon lequel Hundreds a été purement et simplement vaincu par l'Histoire, détruit par sa propre incapacité à se mettre au rythme d'un monde qui change si rapidement. Selon lui, les Ayres, incapables d'avancer avec leur époque, ont simplement choisi de battre en retraite – par le suicide ou la folie. Partout en Angleterre, dit-il, d'autres familles de la gentry sont probablement en train de disparaître exactement de la même manière » (page 706).

Il s'agit donc une histoire de fantômes, profonde, psychologique, et agréable à lire pour se faire peur.

Et parce que SARAH WATERS ne serait pas elle-même sans quelques incursions dans l'Angleterre victorienne, je me suis amusée de certains objets délicieusement désuets que l'on rencontre au fil des pages : tube acoustique reliant la nursery aux cuisines, écrin de (en) chagrin pour y ranger des bijoux …

Lu dans le cadre du CHALLENGE HALLOWEEN organisé par LOU et HILDE.