Laurent Gaude OuraganOuragan de Laurent Gaudé

Actes Sud (2010) / 188 pages / 18 euros 

L'Histoire : Les personnages sont surpris au milieu d'une journée ordinaire par le passage de l'ouragan Katrina sur La Nouvelle Orléans en 2005. On suit les prémisses de la tempête jusqu'à l'arrivée des premiers secours (et des premières caméras de télévision). Face à cette situation chaotique, tous se recentrent sur l'essentiel : un enfant, un amour, aider, survivre … Leurs voix, parfois, parlent à l'unisson.

Ouragan n'est pas un roman apocalyptique qui exploiterait le registre du spectaculaire. Ce qui intéresse Laurent Gaudé, c'est l'Humanité et ce qu'il en reste après un tel désastre. Ainsi, il dresse le portrait d'une dizaine d'individus, d'origines diverses mais tous Noirs (on retrouve la même dénonciation des injustices faites aux Noirs que dans son recueil de nouvelles : La Nuit Mozambique). Le roman s'ouvre sur la vieille Joséphine Lincoln Steelson qui prend chaque matin le bus en hommage à Rosa Parks et aux acquis en matière de droits civiques. Quelle belle femme ! Elle s'adresse directement au lecteur, altière malgré son âge, sa pauvreté, sa solitude ! J'ai été très touchée par ce personnage. Elle a vécu tous les deuils possibles, les humiliations ... elle sait que l'ouragan qui arrive sera terrible et gardera sa liberté et dignité jusqu'au bout. Il y a également une jeune mère dépressive et son petit garçon, « fils raté d'amour » (page 65), qui souffrent côte à côte sans se parler. L'arrivée de Keanu Burns, son (ex)amant, brisé par une expérience traumatisante sur une plate-forme pétrolière, leur permettra de trouver apaisement et avenir. Plus ambigu, les personnages du prêtre exalté et des détenus évadés offrent à Laurent Gaudé la possibilité d'exprimer la noirceur de l'âme humaine.

En effet, on s'aperçoit rapidement que le plus dramatique n'est pas le passage de l'ouragan mais ce qui vient après. C'est l'anéantissement de l'ordre social qui intéresse Laurent Gaudé : Noirs abandonnés au moment de l'évacuation de la ville, pillages qui ne tardent pas à commencer, sentiment de peur, d'impunité, de débâcle, ordre militaire instauré … Finalement, l'élément monstrueux n'est PAS l'ouragan mais bien la réaction les hommes. Après l'ouragan, la ville est livrée aux « Maîtres des rues » (chapitre VI). Désertée par les Blancs et les plus favorisés (apparemment les deux vont de pair !), inondée, La Nouvelle Orléans devient le domaine des alligators, des prisonniers armés – ivres de liberté -, d'un prêtre dont la foi a vacillé devant la catastrophe et qui croit accomplir la volonté de Dieu en tuant les survivants qu'il croise. Enfin, les Blancs bien pensants de l'aide humanitaire ne sont pas épargnés. Laurent Gaudé, sous couvert de fiction, dénonce de nombreuses situations qui se sont (malheureusement) véritablement produites.

Pourtant, plus que dans ses autres romans, Laurent Gaudé imagine des tableaux d'une grande beauté : les animaux d'un zoo réfugiés au milieu des tombes d'un cimetière noyé sous les eaux … moment de grâce suspendu qui semble annoncer une nouvelle aube radieuse et fertile après le Déluge … immédiatement saccagé : les singes, les flamands roses … sont dévorés par les alligators échappés des bayous. C'est un passage d'une violence folle, un carnage sanglant, qui fait une très forte impression (chapitre III « Le Déluge »). Bref, Ouragan est un roman subtil dans lequel Laurent Gaudé joue avec la sensibilité de ses lecteurs, évoquant des passages bibliques, tout est dans le ressenti, la force de la narration … En livrant une âpre critique de l'injustice, de l'inertie et de la désorganisation qui se sont révélées lors du passage de l'Ouragan Katrina.