VirginiaWoolfGazierVirginia Woolf (Bande dessinée)

Scénario de Michèle Gazier; Dessins de Bernard Ciccolini

Éditions Naïve (Collection 'Grands Destins de Femmes') / 2011

90 pages / 23 euros

L'exercice semblait périlleux (faire la biographie de la célèbre romancière britannique Virginia Woolf sous la forme d'une BD !), on pouvait craindre une évocation superficielle de ce destin exceptionnel avec une prédilection pour les anecdotes scabreuses … Pourtant, il n'en est rien : Virginia Woolf est une splendide réussite qui m'a profondément touché.

J'ai littéralement ressenti l'instabilité, le manque de confiance, la tristesse qui rongeaient Virginia, très jeune endeuillée par des morts successives (mère, père, sœur, frère, amis …). (Malgré le fait que je connaissais déjà son histoire dans les grandes lignes), je me suis prise à appréhender les agressions de l'extérieur qui pouvaient la blesser (une remarque sur un de ses livres, sur une soupe de poisson …). Bref ! La BD transmet beaucoup d'empathie au lecteur. J'ai également été troublée par le sentiment de gâchis qu'inspire cette femme qui n'arrive pas à être heureuse de ses succès, de sa vie : « Nous avons tout pour être heureux, mais nous n'avons pas le bonheur lui-même » (page 75).

Pour autant, j'ai apprécié que l'auteur ne se focalise pas sur les périodes dépressives de la vie de Virginia Woolf. Au contraire, l'album s'ouvre sur l'enfance lumineuse des étés en famille à Saint Ives, en Cornouailles. Une enfance et une adolescence placées sous la houlette d'un père assez strict, baignée par des lectures boulimiques et la rédaction d'un journal.

J'ai particulièrement aimé le passage où Virginia et sa sœur chérie Vanessa emménagent dans la maison de Bloomsbury, à Londres. C'est une époque de liberté, de création, de farce (le canular de Dreadnought), de voyages … baignée par la fréquentation d'artistes et d'intellectuels du Groupe dePortrait de Virginia Woolf par Roger Fry Bloomsbury. On y retrouve les principaux membres : John Maynard Keynes l'économiste, Clive Bell le futur mari de Vanessa, Roger Fry peintre et critique d'art, Lytton Strachey écrivain et biographe (Victoriens Éminents, 1918, que j'ai très envie de lire) proche de Diana Mitford et de Dora Carrington et enfin, son cousin Duncan Grant peintre écossais. « Ils multiplient les expériences homosexuelles » (page 26) : j'avoue que je suis assez fascinée par ce groupe de génies aux vies privées si chaotiques … C'est grâce aux fréquentations du Groupe de Bloomsbury que Virginia rencontre son futur mari, épousé (semble-t-il ?) sous la pression des convenances : Léonard Woolf. Chose que j'ignorais, ensemble créèrent leur propre maison d'édition, la Hogarth Press, en 1917 : « Nous étions heureux comme des enfants. Fabriquez des livres ! » (page 51). Ils publièrent ainsi la plupart des écrits de Virginia mais refusèrent le manuscrit de James Joyce, Ulysse jugé « grossier, inculte, vulgaire » (page 53). J'ai également appris que Virginia Woolf était amie avec la romancière Katherine Mansfield (1888 – 1923) que je n'ai encore jamais lu. C'est en pensant à elle, morte de la tuberculose quelque temps avant, que Virginia songeait en rédigeant Mrs Dalloway (1925). Elle fut aussi amie avec Vita Sackville-West dont elle s'inspira pour Orlando (1928) : « Vita s'éloigne. Elle m'offre un épagneul a défaut de m'offrir son amour. Et moi, je continue à vivre avec elle dans le livre que j'écris. Orlando c'est elle, toute à ma fantaisie » page 60. Ah oui ! Et j'oublie toujours que la géniale photographe préraphaélite Julia Margaret Cameron était la tante de Virginia Woolf, par sa mère. Que de beau monde dans l'entourage de Virginia Woolf …

Le format inhabituel et le papier pas glacé donnent a l'album un côté un peu désuet (illustré à merveille par la couverture !) que l'on retrouve dans le choix des couleurs utilisées, plutôt sombres, diluées, assez mélancoliques. Ça colle avec l'histoire racontée, j'aime ! J'ai aussi apprécié l'arrière plan des pages : l'architecture du Londres victorien (et post victorien puisque Virginia vécut assez longtemps pour assister au début de la Seconde guerre mondiale). C'est discret mais beau. Bref ! Une belle découverte piochée chez LOU qui permet de revivre les grandes étapes de la vie de Virginia Woolf. Et qui donne irrésistiblement envie de faire d'autres lectures …