muse

Muse de Joseph O'Connor

Traduit de l'anglais (Irlande). Titre original : Ghost Light

Phébus (littérature étrangère) / 2011

278 pages / 19 euros

Muse raconte l'histoire d'amour tragique, orageuse mais très émouvante du dramaturge irlandais John Millington Synge et de la comédienne Molly Allgood dite Maire O'Neill. Il s'agit de personnages réels mais Jospeh O'Connor explique que « Muse est une œuvre de fiction qui prend souvent d'immenses libertés avec la réalité. Les expériences et la personnalité des vrais Molly et Synge diffèrent de celles de mes personnages d'innombrables manières. Les chercheurs ne doivent pas se baser sur la chronologie, la géographie ni les portraits qui apparaissent dans ce roman. » (p. 276)

1952. Alcoolique, solitaire et extravagante, une vieille dame erre dans Londres à la recherche de quelques pièces. Pourtant, à l'aube du XXème siècle, elle fut une talentueuse actrice et la compagne d'un écrivain à succès : John Synge. Elle se souvient de cet âge d'or et de leur relation clandestine mais inébranlable. En effet, en 1907 Molly et Synge durent affronter l'animosité de leurs proches qui condamnaient leurs différences : Molly a 19 ans, Synge 37 ans, Synge est un poète torturé, un génie introverti tandis que Molly est pauvre, très pragmatique, libérée et sensuelle … Pourtant, leur relation est complexe : « Il y a quelque chose de Pygmalion et de la statue dans leur histoire, cependant, elle se demande parfois qui est qui » (p. 67).

Muse n'est pas qu'un roman d'amour. Il s'agit plutôt d'une succession de souvenirs (pas toujours chronologiques) et de scènes imaginées qui se bousculent dans l'esprit de Molly devenue vieille et qui révèlent comment cette liaison (avortée par la mort prématurée de Synge) fut destructrice pour la comédienne et sa carrière. Car oui ! Muse est un roman mélancolique qui retrace des moments de grande tristesse sans effusion de sentiments cependant, tout est dans la retenue, les petites touches qui peignent les sensations … par exemple l'humiliation de Molly lors des funérailles de Synge où elle n'est pas conviée alors qu'ils étaient fiancés, que Synge s'est inspiré de Molly pour écrire plusieurs de ses pièces.

Le personnage de John Synge est passionnant, à fleur de peau, parfois très égoïste, toujours énigmatique : « Toute sa vie, il avait dû se faire aux subtiles déclarations relatives à son inconvenance. Il savait ce que cela signifiait d'être mis au ban, séparé par des frontières dont on n'est pas responsable; de devoir regarder à travers la première fissure venue les gens dont on brûle d'obtenir la reconnaissance. A sa mort, aucun de ses proches n'avait vu une seule de ses pièces » (p. 152). Du coup, j'ai envie de découvrir ses œuvres notamment Le Baladin du monde occidental qui déclencha des émeutes lors de sa première représentation à Dublin, au théâtre de l'Abbaye, en 1907 et dont il est question dans le roman.

Pour finir, Muse est un roman très bien écrit, l'écriture est riche, imagée, laissant une large place à la description de la nature, aux sensations. Les passages de promenades à Wicklow, campagne irlandaise, sont magnifiques. Ça tombe parfaitement pour ma seconde contribution au MOIS IRLANDAIS organisé par Cryssilda !

Extrait :

« - et bien … Qu'est-ce que ça faisait … d'être son inspiratrice ? Sa muse ?

- Je n'aime pas ce mot. Il appartient à la mythologie. Un grand artiste n'a besoin de rien d'autre que de ses propres blessures, comme je l'ai découvert. Je n'étais que sa servante. Et encore.

- Sa servante ?

- Dans le sens où une comédienne est la servante du texte. C'est ainsi que j'ai été formée. » (p. 85)

 

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