dans l'ombre des Tudors 1

Dans l'ombre des Tudors (1) : Le Conseiller de Hilary Mantel

Traduit de l'anglais : Wolf Hall

Sonatine (2013) / 809 pages / 23 euros

Dans l'ombre des Tudors est un roman historique exigeant mais captivant, rythmé par la chronologie des tractations politiques, religieuses et juridiques entre le divorce d'Henri VIII et son remariage avec Anne Boleyn (de 1527 à 1535). La grande Histoire s'y mélange avec la vie domestique de Thomas Cromwell, conseiller de Henri VIII, pour dresser une peinture étonnante de réalisme du XVIème siècle anglais.

Le style narratif est surprenant, très factuel, il ne laisse aucune place au romanesque ou aux effets théâtraux. C'est le point de vue de Thomas Cromwell qui prévaut. Or, il s'agit d'un homme qui ne s'émeut pas, un homme mesuré et pudique, pas indifférent mais d'apparence impassible et calculateur.

Portrait de Thomas Cromwell peint par Hans Holbein, 1532

« Thomas Cromwell est une énigme »(p.773)

J'ai découvert Dans l'ombre des Tudors un Thomas Cromwell bien différent du réformateur cruel de Dissolution. Hilary Mantel dresse le portrait d'un homme issu d'un milieu modeste (son père était forgeron à Putney), à l'enfance tumultueuse et violente qui devient avocat et secrétaire du puissant Cardinal Wolsey. Dans la sphère privée, Thomas Cromwell est un homme bienveillant: sa fidélité à Wolsey disgracié, le chagrin de la perte de son épouse Liz et de leurs fillettes à cause d'épidémies de suette, le soucis de l'éducation des filles et de la charité aux pauvres … C'est également un homme soucieux de s'entourer de transfuges qui lui seront redevables à vie.

Austin_Friars_Cromwell's_house

Les pages autour du foyer de Thomas Cromwell à Austin Friars sont l'occasion pour Hilary Mantel de plonger ses lecteurs dans la vie quotidienne des londoniens du XVIème siècle. J'ai apprécié la subtilité de cette reconstitution très vivante. La réussite tient notamment dans le fait qu'on s’aperçoit à peine de l'arrière plan historique très documenté.

« Ce n'est pas le chant du clairon qui gouverne le monde, mais le cliquètement de l'abaque, ce n'est pas le son du canon, mais le grattement de la plume sur le billet à ordre » (p.455)

Alors que la fin de la guerre des Deux-Roses clôt le Moyen-âge anglais, à travers l'ascension politique de Thomas Cromwell, Hilary Mantel nous propose une réflexion sur le pouvoir, sur le statut du prince, sur le droit divin et les lois humaines (c'est l'époque de Machiavel, de l'Utopie de Thomas More mais également des guerres de religions). « La question est : avez-vous choisi votre prince ? Car c'est ce qu'on fait, on le choisit, en connaissance de cause. Et alors, une fois qu'on a choisi, on lui dit oui – oui, c'est possible, oui, cela peut être fait. Si vous n'aimez pas Henri, vous pouvez partir à l'étranger et choisir un autre prince » (p357)

Cardinal Wolsey

Thomas More et sa famille

Le véritable sujet du roman sont les hommes qui font profession de conseiller Henri VIII : Thomas Cromwell, Wolsey, Thomas More … « Il faut exaucer les requêtes du roi. Il faut ouvrir la voie à ses désirs. Voilà ce que fait un courtisan » (p.358). Courtisans, habiles politiciens, leur gloire n'a d'égale que la rapidité de leur chute. « Je compte bien (si Dieu le veut), cet après-midi, quand monseigneur aura dîné, me rendre à Londres et à la cour, où je connaîtrai le succès ou la ruine avant mon retour » (p.775). Ils sont un étrange mélange d'affection pour leur prince, de crainte aussi et de recherche de profit personnel. Thomas Cromwell sait qu'il joue avec le feu.

Une incursion dans les coulisses du règne de Henri VIII d'Angleterre.

 

Portrait d'Henry VIII par Hans HolbeinCatherine d'Aragon, première épouse de Henry VIII, mère de Marie TudorAnne Boyeln, Deuxième épouse de Henri VIII, mère d'Elisabeth IereMarie par Master John (1544)

Même si Thomas Cromwell est le personnage principal du roman, Hilary Mantel fait également revive les autres : Henri VIII caractériel mais terrorisé par l'idée de sa mort, Catherine d'Aragon (sa première épouse) et leur fille Marie présentées comme des victimes du système et Anne Boleyn, dont le portrait est plutôt à charge (bien que ses grossesses 'décevantes' soient dignes de pitié). De toute façon, les femmes à la cour d'Angleterre ne sont que des pions aux mains des hommes. Jane Seymour apparait aussi ponctuellement, petite figure farouche, presque effacée ...

J'ai été étonnée que la 'non-consommation' entre Henri et Anne ait duré si longtemps (7 ans !) et qu'il ait tenu bon si longtemps pour l'épouser : comment ne se lasse-t-il pas ? Comment arrive-t-elle à le tenir à distance (c'est le roi quand même) ? Rétrospectivement, je me suis amusée d'Anne Boleyn qui sera 'seulement' la mère de la futur Élisabeth Ire … Plus énigmatique/romanesque encore, cette idée que pour qu'un homme puisse laisser un héritier mâle, il faille « tuer un cardinal, diviser le pays, scinder l’Église » (p.528). J'ai clairement découvert un terreau ultra-fertile au romanesque (même s'il n'est pas utilisé par Hilary Mantel). Mais du coup, ça me donne envie de regarder la série Les Tudors

Dans l'ombre des Tudors m'a également permis de comprendre un moment clé de l'Histoire d'Angleterre : le divorce d'Henri VIII qui entraîne la Réforme et la création de l’Église d'Angleterre. Cette Réforme n'est pas évoquée frontalement mais les références émaillent le roman. Hilary Mantel évoque notamment les écrits censurés de Tyndale (mais que tous semblent avoir lus) qui remettent en cause une certaine idée d'un christianisme boursouflé par les excès et les superstitions. L'Europe est alors dévastée par les guerres de religions et l'Angleterre ne fait pas exception : comme dans Dissolution, comment ne pas être effaré par la violence, les tortures, les exécutions commises au nom de la foi ?

Le tome 1 de Dans l'ombre des Tudors s'achève sur une incertitude : Anne n'a toujours pas donné d'héritier mâle à Henri VIII. Thomas Cromwell est en pleine gloire mais les cartes politiques sont sans cesse redistribuées et on sent que sa position est instable. Il n'est pas l'homme cruel qu'on connaît et je m'interroge : Hilary Mantel livre-t-elle volontairement un point de vue neutre de ses actes ou bien se radicalise-t-il plus tardivement dans sa carrière ? Je lirai le tome 2 : Le Pouvoir pour le savoir.

Pour conclure, j'ai beaucoup apprécié cette lecture où se mêlent intrigues à la cour d'Angleterre, destinées individuelles passionnantes (Cromwell évidemment mais aussi Thomas More, Mary et Anne Boleyn …) et changements religieux fondamentaux (qui permettent de comprendre certains aspects de la religion croisée dans les romans victoriens que j'affectionne).

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