cannibale

Cannibale de Didier Daeninckx

Gallimard (Folio) / 1999 / 107 pages / 4,20 euros

Cannibale évoque une page très sombre de l'histoire française : comment, lors de l'Exposition coloniale de Paris en 1931, un groupe de jeunes kanaks fut échangé contre une trentaine de crocodiles venant d'un zoo allemand. C'est un récit facile d'accès, porté par la naïveté de ses personnages qui découvrent la Capitale, ville périlleuse par rapport à leur Nouvelle-Calédonie natale, mais dur dans les thèmes abordés : racisme colonial et racisme ordinaire, aliénation d'hommes libres considérés comme des objets …

J'aime beaucoup les récits et témoignages qui évoquent les expositions coloniales ou universelles (par exemple L’Exposition Coloniale d'Erik Orsenna) parce qu'ils rappellent un Paris exotique, celui des grandes transformations du début du XXème siècle, des années folles … et qu'ils me font rêver. Cannibale propose l'autre versant de l'Histoire : celui du colonialisme. Didier Daeninckx s'inscrit dans le devoir de mémoire et juste par quelques chansons populaires de l'époque, il rappelle le mépris avec lequel les européens traitaient les habitants des colonies. On pense immédiatement au destin effroyable de la Vénus hottentote exposée et étudiée au Muséum d'histoire naturelle de Paris par Cuvier vers 1815 … Cette exploitation d'hommes et de femmes vivants au profit de la glorification de l'Empire colonial français et la distraction des européens est d'autant pire que les 2 héros du roman, Gocéné et Badimoin, en sont totalement conscients : « Tu vois, on fait des progrès : pour lui, nous ne sommes pas des cannibales mais seulement des chimpanzés, des mangeurs de cacahuètes. Je suis sûr que, quand nous serons arrivés près des maisons, là-bas, nous serons devenus des hommes ».

Cependant, j'ai trouvé le périple de Gocéné et Badimoin dans le Paris des années 30 trop anecdotique, à la limite d'un choc des cultures grand-guignolesque et répétitif. L'installation des kanaks dans le village reconstitué pour l'Exposition est beaucoup plus intéressante (et glaçante) : les femmes, très puritaines, obligées d’exhiber leurs poitrines ; les hommes forcés de pousser des cris d'animaux pour effrayer les visiteurs ; faire semblant de cueillir des noix de coco (vides !) ou de creuser des pirogues conformément aux clichés qu'ont les métropolitains sur le mode de vie des 'sauvages' des colonies. L'administration de l'Exposition Coloniale et les hommes d’État ne sont pas épargnés : le Maréchal Lyautey nostalgique du Maroc, le Président Gaston Doumergue qui « avait un faible pour les pachydermes et les otaries » …

Bref ! Beaucoup d'éléments historiques (et pas des moindres puisque j'ai appris que Babar fut publié la 1ère fois en 1931 à l'occasion de l'Exposition) dont le côté humain aurait gagné à être développé : l'histoire d'amour entre Gocéné et Minoé (jeune fille transférée en Allemagne et que Gocéné va chercher au péril de sa vie), l'amitié entre Gocéné et Caroz, blanc qui lui sauva la vie en 1931 … Ce sont finalement ces sentiments qui donne son ampleur au roman. À lire pour découvrir cette page de l'Histoire et apprendre des choses sur la culture kanak fort peu représentée dans la littérature.