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La vie sexuelle des super-héros de Marco Mancassola

traduit de l'italien : La Vita erotica dei superuomini

Gallimard (Folio) / 2012 / 593 pages / 8,60 euros

New York, XXIème siècle : les super-héros ont été détrônes par les stars des médias et les hommes ont cessé de croire en eux. « Il était convaincu que c'était la télévision qui avait détruit l'univers des super-héros. Comme chacun sait, le monde avait cessé de voir en eux des héros et commencé à les considérer comme des gens du spectacle quand ils s'étaient mis à fréquenter les plateaux » (page 85).

C'est sur un ton résolument nostalgique que Marco Mancassola imagine ses super-héros à la retraite depuis presque 20 ans. Il y a Red Richards (ex Mister Fantastic, l'Homme élastique des 4 Fantastiques) perclus de rhumatismes. Il y a Bruce Wayne (ex Batman), vieux satyre narcissique. Il y a Mystique la mutante bleue qui fait rire l'Amérique dans son show TV. Seul Superman, presque nonagénaire, reste digne. Bien qu'à moitié oubliés, les super-héros sont victimes d'un commando secret qui les traque jusque dans leur intimité et les assassine impitoyablement. L'enjeu du roman n'est certes pas l'enquête policière (même si l'explication des meurtres est bien menée) mais une fresque désenchantée des super-héros au XXIème siècle (et par ricochet de la société américaine). Il s'agit de la même démarche que Neil Gaiman dans son excellentissime American Gods (néanmoins je reste fidèle à Neil Gaiman que j'adore et j'avoue que Amercian Gods est

American-gods

supérieur en qualité, en finesse et en jouissance de lecture à La vie sexuelle des super-héros)

Un chant du cygne.

Que deviennent les super-héros à la retraite ? Quand leur corps les trahit et qu'ils ne sont plus capables des exploits d'antan ? Marco Mancassola apporte une réponse sans appel : ils (sur)vivent en solitaire et pour briser le poids de leur solitude, ils baisent. (pas ensemble hein ! Avec des hommes et des femmes lambda). J'avoue avoir été attirée par ce roman car j'aime beaucoup l'univers des super-héros (surtout ceux de MARVEL). Et je suis curieuse. Ma crainte initiale de tomber sur un roman porno, racoleur et opportuniste ne s'est heureusement pas vérifiée : « La vie sexuelle des super-héros » est une vraie œuvre littéraire. Un vrai bon roman. Évidemment, le sexe est présent mais toujours comme révélateur du mal-être des personnages : « - Vous les super-héros, vous avez toujours des problèmes avec le sexe, affirma le médecin […] Vous n'arrivez pas à comprendre le corps d'autrui, car il est trop différent du vôtre. C'est pour cela que vous vous sentez si seuls » (page 140). Sous des apparences d'analyse psy à 2 sous, c'est la thèse que développe Marco Mancassola qui est ici résumée. Celui-ci maîtrise à l'évidence l'univers des comics et de ses classiques sur le bout des doigts et livre une sorte de parodie (bienveillante) des super-héros : il pousse leurs traits de caractère, leurs petits défauts à l'extrême. Mais ces petites failles qu'il exploite étaient bel-et-bien présentes (sous-entendues) dans les comics d'origine.

Le roman évoque successivement 4 super-héros. *je vais essayer d'en dire le moins possible sur l'histoire*

La première partie, celle sur Red Richards (l'Homme élastique) est la plus émouvante. La soixantaine un peu dépressive, vieux jeu mais scientifique estimé, Red Richards est l'amoureux malmené d'une jeune astronaute carriériste. Il se bat pour conserver sa dignité : son corps vieillissant, cette idylle avec une trop jeune fille qui fait jaser … J'ai beaucoup aimé ce personnage (même s'il y a quelques longueurs) et surtout, quelle poilade ! : dans l'intimité, l'Homme élastique peut donner à son doigt la forme d'un deuxième sexe ! La seconde partie, sur Batman, est plus dérangeante. Marco Mancassola nous apprend que Batman et Robin étaient en couple (bon, ça on le savait déjà qu'il y avait anguille sous la roche bien pensante des ligues de censure américaines) mais que Robin a décidément mal vieilli et que Batman ne le supporte plus. D'ailleurs (on peut le révéler sans véritablement spoiler), Robin se fait rapidement égorger par les tueurs de super-héros. Batman n'est pas non plus très glorieux : obsédé par son apparence physique, il est fétichiste des mains des jeunes filles ou garçons et les entraine dans des rituels érotiques fort élaborés. Et de découvrir ensuite d'autres personnalités toutes passionnantes.

Pour conclure, j'ai trouvé l'idée de départ (que deviennent les super-héros loin de leurs super-exploits dans les films et les comics ?) très intéressante et bien exploitée. On retrouve ainsi des super-héros très touchants et infiniment (plus) humains. J'ai aimé que ma curiosité soit maintenue jusqu'aux dernières pages et que Marco Mancassola achève sur une pointe d'espoir : « Mes protégés ont des pouvoirs […] discontinus, flous, étonnants … […] Les super-pouvoirs de votre génération sont différents de ceux de la vieille garde. J'ajoute que … ce pourrait être une chance. Une grande opportunité » (page 585). Bref ! Un roman étonnant, bien écrit qui brasse des thèmes très denses : le passage du temps et la vieillesse, les médias, la (non) transmission aux générations suivantes, la solitude dans les grandes villes, la sexualité