Americanah

Americanah de Chimamanda Ngosi Adichie

Traduit de l'anglais (Nigeria)

Gallimard (Du monde entier) / 2014 / 528 pages / 24,50 euros

Je lis peu d'auteurs d'origine africaine mais (*comme souvent*) je me suis laissée tenter par une très belle couverture et la promesse d'une histoire pleine d'humour et qui me ferait voyager. Et j'ai beaucoup aimé !

Dans Americanah, Chimamanda Ngosi Adichie s'inspire d'expériences personnelles pour aborder des sujets difficiles (émigration, racisme, quête/perte d'identité, relations amoureuses insatisfaisantes …). Pourtant, on est loin de l'auto-fiction déprimante ou du roman moralisateur, ultra réaliste et dur, ce que je redoutai. C'est une belle histoire, mêlant récit de vie (celui d'Ifemelu et celui d'Obinze) et un roman d'amour.

« Americanah » est un mot utilisé par les nigérians pour désigner quelqu'un qui s'est américanisé. C'est un peu Ifemelu, belle trentenaire nigériane, rédactrice d'un blog audacieux qui traite du racisme vu/vécu par une Noire africaine vivant aux États-Unis depuis 13 ans. La veille de son retour définitif (et volontaire) au Nigeria et à l'occasion d'une séance de tressage de 6 heures, Ifemelu se replonge dans ses souvenirs de jeune-fille, sur les circonstances qui l'ont poussée à s'expatrier, sur son désarroi lors des premiers mois en Amérique, sur ses liaisons avec des hommes américains et son amour de jeunesse pour Obinze avec lequel elle a perdu tout contact.

Ce Nigeria des années 90 est présenté comme le pays de la corruption, des arnaques, de l'insécurité sociale (et professionnelle), des inégalités sociales, de la fuite ds cerveaux et des jeunes diplômés vers l'étranger, des universités paralysées par les grèves, de l'importance de la religion … Pourtant, le tableau n'est ni sombre ni misérabiliste, Chimamanda Ngosi Adichie évoque son pays natal avec beaucoup d'affection, d'humour et d'espoir en l'avenir.

Au contraire, son Amérique est une désillusion (même si l'image évolue avec l'arrivée d'Obama au pouvoir). Ifemelu émigre pour étudier mais le fossé culturel est énorme, elle souffre de solitude, du manque d'argent et de la difficulté pour une étrangère de trouver un travail honnête. Plus tard, lorsqu'elle aura intégré le milieu WASP de Princeton, Ifemelu sera à la recherche d'une communauté avec laquelle elle puisse partager (par exemple des conseils pour coiffer ses cheveux) ce qui la conduira aux blogs puis à une certaine notoriété sur Internet.

Ifemelu c'est un beau portrait de femme : intelligente, drôle, irrévérencieuse, courageuse et fleur-bleue. A titre d'exemple, voilà une réplique d'Ifemelu à un inconnu séduisant mais snob, rencontré dans un train : « Vous n'aimez pas les centres commerciaux ?

- Hormis le fait qu'ils sont sans âme et aspectés, ils sont parfaits. »

Ifemelu n'avait jamais compris la mauvaise querelle faite aux centres commerciaux […] « Donc, vous cultivez votre propre coton et fabriquez vos propres vêtements? » (p.206)

Même si son univers et le mien sont à des années lumières, je me suis sentie proche de cette femme qui arrive à un tournant de sa vie, qui s'interroge sur la vacuité de sa vie confortable en Amérique, sur son identité réelle … En revanche, j'ai été moins sensible au personnage masculin, Obinze. Après un séjour humiliant en Angleterre, il fait fortune grâce à des spéculations financières douteuses. Mais insatisfait de sa vie conformiste au Nigeria, il tente de sortir de sa léthargie. Le retour d'Ifemelu au pays va lui en donner l'occasion. Ces sont également les pages qui m'ont le moins captivées …

Pour conclure, Americanah est une jolie lecture, de celles qui ouvrent nos horizons, qui luttent contre les préjugés etl'égoïsme d'occidentaux/d'américainsprivilégiés et sûrs de leur bon droit. Qui fait réfléchir mais sans oublier de nous raconter une vraie histoire et de faire vivre des personnages attachants, vibrants et vivants.

Je lirai d'autres romans de cette auteur.

« Tous comprenaient la fuite devant la guerre, devant la pauvreté qui broyait l'âme humaine, mais ils étaient incapables de comprendre le besoin d'échapper à la léthargie pesante du manque de choix. Ils ne comprenaient pas que des gens comme lui, qui avaient été bien nourris, n'avaient pas manqué d'eau, mais étaient englués dans l’insatisfaction, conditionnés depuis leur naissance à regarder ailleurs, éternellement convaincus que la vie véritable se déroulait dans cet ailleurs, étaient aujourd'hui prêts à commettre des actes dangereux, des actes illégaux, pour pouvoir partir, bien qu'aucun d'entre eux ne meure de faim, n'ait été violé, ou ne fuie des villages incendiés, simplement avide d'avoir le choix, avide de certitude » (p.309)