_MAURICE

Maurice de E. M. Forster

traduit de l'anglais

10/18 (domaine étranger) / 2006 / 279 pages / 7,50 euros

Le récit initiatique d'un gentleman homosexuel, amoureux d'un simple garde-chasse, dans l'Angleterre post-victorienne raconté avec sensibilité et sincérité par E. M. Forster lequel revendique le côté autobiographique du roman puisqu'il en interdit la parution de son vivant … Comment avais-je pu passer à côté d'un tel chef-d'œuvre ? En effet, j'ai déjà lu Maurice (il y a bien 10 ans !) mais n'en gardais pas un souvenir particulier. Et puis, en regardant la Saison 2 de Downton Abbey j'ai repensé à cette histoire et hop ! après seulement quelques pages, je tombe en admiration devant l'écriture de E. M. Forster et son personnage, Maurice Hall.

*à partir de là, si vous voulez conserver la surprise de lecture, passez votre chemin !*

Point de départ, un passage édifiant (et inattendu) de l'enfance de Maurice : un professeur bienveillant lui dévoile les mystères du sexe (opposé évidemment !). Déjà, Maurice annonce sentencieusement : « - je ne pense pas que je me mariai » (page 13). Garçon unique, couvé par sa mère et préféré à ses sœurs, orphelin de père, il est sensible et effrayé par le noir. Plus tard, c'est un adolescent et un jeune adulte mal dans sa peau, socialement et scolairement moyen, conformiste. « Puis les ténèbres se refermèrent, éphémères ténèbres de l'enfance qui précèdent l'aube douloureuse de l'âge d'homme » (page 14).

Effectivement, le passage vers l'âge d'homme est très perturbant pour Maurice, très douloureux. « Il était partagé entre ses instincts et son idéalisme » (page 23) (comprendre entre son attirance pour d'autres garçons et ce qu'il pense être son devoir : marcher dans les traces de son père, se marier, avoir des enfants etc etc). A Cambridge, il découvre la liberté et vit une histoire d'amour avec un camarade, Clive Durham. Mais Clive ne veut qu'un amour intellectualisé et platonique (et condamne tout le reste) et, après plusieurs années, il annonce (par lettre !) à Maurice : « je n'y puis rien. Bien malgré moi, je suis devenu normal » (page 127). (quelle violence, dans ces quelques mots ! Je ne souhaite à personne de subir ça … j'avoue avoir été très énervée contre Clive qu'il ose rompre de cette manière si couarde avec Maurice !). Maurice sombre dans le désespoir, menace de se tuer, consulte des médecins pour qu'ils le 'guérissent' et finalement, recolle son cœur brisé et va de l'avant avec l'oppressante impression d'être seul au monde … C'est à Penge, le domaine de Clive et son épouse (que Maurice continue de fréquenter par pur masochisme) qu'il rencontre Alec Scudder (aaaahhhh ! Le pouvoir de séduction des garde-chasse ... tiens ! et si je relisais L'Amant de Lady Chatterley ?).

Pourquoi je vous encourage vivement à (re)lire Maurice ?

C'est un roman d'une richesse et d'une complexité psychologique étonnante pour l'époque, dans lequel E. M. Forster analyse (décortique ?) le douloureux et solitaire cheminement d'un jeune homosexuel dans une société où morale, convenances et religion sont les maitres-mots. Or Maurice, façonné par cette société, commence par se mentir à lui-même et torturé par ses pulsions qui vont à l'encontre de son éducation de petit bourgeois, il souffre et culpabilise. Ses désirs inconscients s'expriment dans des rêves qui le troublent. La (première) révélation salutaire intervient après la lecture du Banquet de Platon (la littérature et l'art ont une place importante dans la vie de Maurice puisque qu'il y puise des exemples d'hommes 'comme lui') et la déclaration d'amour de Clive. La prise de conscience de Maurice est donc progressive, entrecoupée de violentes crises identitaires. Maurice est assez lucide sur sa personne, passée l'adolescence, il ne refoule pas ses désirs et rêve d'une vie ordinaire avec un compagnon aimant. Et oui !! Maurice c'est une histoire romantique avec un happy end en demi teinte cependant : Maurice et Alec semblent voués à vivre ensemble mais « il savait ce qui les attendait. Il leur faudrait vivre en marge, sans amis, sans argent. Il leur faudrait travailler et s'accrocher l'un à l'autre jusqu'à la mort » (page 270).

J'ai trouvé le personnage de Maurice passionnant. Qu'il est difficile à aimer !! L'auteur se plait à souligner sa médiocrité, son intelligence inférieure (notamment par rapport à Clive). De plus, Maurice est misogyne, méprisant avec les domestiques … Bref ! Il aurait dû être un anglais moyen à l'esprit étroit. (et absolument pas intéressant !). C'est son homosexualité (et l'envie de vivre sans se mentir, de rester fidèle à lui-même) qui l'amène à se débarrasser des carcans imposés par la rigide société édouardienne (religion, classes sociales …). Il devient un être hors-norme, audacieux dans son amour, rebelle à son époque (mais sans faire de vagues, dans toute sa banalité d'homme discret) et très courageux (il risque de tout perdre en vivant avec Alec, il refuse de se marier par convenance parce qu'il ne veut pas gâcher la vie d'une femme qu'il apprécie …)

Enfin, j'ai trouvé fort instructif (et étonnamment crue pour l'époque !) la manière dont est évoquée la sexualité dans Maurice. On est loin des pudiques allusions faites dans d'autres romans victoriens et on comprend pourquoi, E. M. Forster (romancier reconnu, proche du groupe de Bloomsbury) souhaita attendre sa mort pour publier son roman, pour ne pas créer de scandale. Écrit vers 1913, Maurice ne sera publié qu'en 1971. Certes, E. M. Forster parle beaucoup par métaphores (« l'inqualifiable vice des Grecs »), il qualifie Maurice de « misérable … du genre Oscar Wilde » … mais il ne laisse aucun doute sur la nature charnelle des relations entre Maurice et Alec. De même, si Maurice aspire à une vie ordinaire, E. M. Forster place quelques personnages qui vivent leur homosexualité de manière assez exubérante. D'un autre côté, j'ai également été touchée par Clive Durham qui choisit la voie du mensonge : retranché à Penge avec son épouse Anne (qui est issue du même milieu que lui), il mène une existence d'une normalité forcenée.

Pour finir, Maurice est une belle lecture, non dénuée d'humour et de tendresse. Et ce n'est qu'après être allée consulter la distribution du film de James Ivory (1987) que j'ai réalisé que le garde-chasse qui est sur la couverture de mon roman n'est autre que … Rupert Graves aka Inspecteur Lestrade dans la série Sherlock ! (voilà pour l'anecdote dont tout le monde se fiche !)