toute passion abolieToute passion abolie de Vita Sackeville-West

traduit de l'anglais : All passion spent

première édition : 1931

Le Livre de poche / novembre 2010 / 220 pages / 6,60 euros (avec la somptueuse couverture imaginée par Christian Lacroix)

Voila un nouvel auteur que je découvre à l'occasion du MOIS ANGLAIS de LOU et TITINE et qui m'enchante : Vita Sackeville-West (1892 – 1962), souvent associée à Virginia Woolf dont elle fut l'amie.

Toute passion abolie est une « histoire de personnes âgées », sujet peu commun. Il raconte le crépuscule de la vie de Lady Slane, 87 ans, veuve d'un haut dignitaire anglais, avec lequel elle a beaucoup voyagé dans les Colonies et eu 5 enfants, maintenant adultes. Après une existence modèle rythmée par ses devoirs d'épouse et de mère, une vie où elle a étouffé son rêve de devenir artiste, Lady Slane décide d'être enfin elle-même. Est-elle indigne ? Contre l'avis de ses enfants, incroyablement égoïstes et superficiels (« ils vivaient aujourd'hui dans un univers stérile basé sur l'effort et la compétition » p. 97), elle emménage dans un petit pavillon à Hampstead et abandonne toutes les mondanités. La vieille dame s’accomplit alors dans la simplicité, l'isolement et l’amitié. Jour après jour, elle fait défiler les souvenirs de son passé, introspection nostalgique. Finalement, Lady Slane s'éteint après un doux répit où elle est entourée d'admirateurs charmants, dans une paisible routine de rhumatismes et d'agréables surprises (les émouvantes retrouvailles avec son arrière petite fille).

Vita Sackeville-West fait passer son héroïne par une palette de sentiments vraiment incroyable ! Amertume, regrets, mélancolie, colère … J'ai été particulièrement touchée par la 2ème partie du roman, dans laquelle Lady Slane – Deborah – revient sur ses espoirs de jeune fille. « Les rêves qui couraient derrière cette façade délicate et juvénile étaient d'une audace telle que seul un jeune homme emporté aurait pu les imaginer. C'étaient des projets de fuite, de déguisement, de nom transformé, de sexe travesti, de liberté dans un pays étranger, véritables rêves d'un aventurier prêt à se lancer sur les mers » (p.111)

La jeune Deborah voulait être peintre, en possédait la sensibilité et l’imagination mais la condition des femmes à la fin du XIXème siècle est sans appel : « chacun semblait d'accord, tellement d'accord même que le sujet n'était jamais abordé : un seul emploi était permis aux femmes » (le mariage) p.115.

Il y a dans Toute passion abolie quelques pages parmi les plus féroces sur le mariage décrit comme la fin de la vie personnelle d'une femme, une aliénation définitive de son individualité. Voilà comment Lady Slane vit ses fiançailles (conclues presque malgré elle) : « Il avait suffit d'un seul instant pour qu'elle soit transformée en quelqu'un d'autre. Une autre femme ? Elle ne pouvait pourtant sentir en elle si grand changement qui expliquât cette soudaine moisson de sourires sur les visages. Elle se sentait toujours la même. Alors, devant la nouveauté de cette situation où on attendait qu'elle décide de tout, un sentiment de panique l'envahit et elle préféra s'en remettre aux mains d'autrui. Ainsi espérait-elle retarder le moment où elle deviendrait irrévocablement et définitivement cette autre personne. Elle pouvait ainsi continuer encore un peu, secrètement, à être elle-même.» (p. 108)

« Comme les femmes font du tapage autour du mariage ! Pensait-elle, mais qui les blâmerait, puisqu'il est la seule et unique grande histoire de leur vie ? N'est-ce pas pour ce rôle qu'elles ont été façonnées, habillées, déguisées, éduquées – si tant est qu'on puisse appeler cet apprentissage une éducation - ; protégée, gardées à l'abri, couvées, parquées, réprimées, et tout cela pour que, le moment venu, on puisse les livrer, ou qu'elles puissent livrer leurs filles, au service de l'Homme ? » (p.119)

Lady Slane est une femme qui a vécu une vie qu'elle n'a pas vraiment choisie, une existence duelle faite de concessions et de tromperies : a-t-elle jamais été elle-même ? D'après moi, cette interrogation trouve son sens dans la compréhension progressive du lecteur que certains ne furent pas dupes : ses enfants, un homme croisé il y a longtemps et qui aurait pu être une âme sœur …

Toute passion abolie est un roman incroyablement ironique. VSW débute son histoire par une veillée funèbre où les enfants du décédé rivalisent de cynisme. Elle évoque la vieillesse et la mort sans tabous mais avec humour. J'ai également apprécié la manière dont elle laisse planer (assez longtemps) l'incertitude sur les enjeux de son roman. Au final, Lady Slane symbolise la société victorienne finissante, où les nouvelles générations de femmes prennent petit à petit leur destin en main. A lire pour se convaincre (s'il en était besoin!) que les passions ne sont pas toutes abolies lorsqu'on est vieux …

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