mary barton

Mary Barton de Elizabeth Gaskell

Traduit de l'anglais

Première publication : 1848

POINTS (Grands romans) / 591 pages / 8,40 euros

John Barton, délégué syndical et chartiste, tisseur dans une usine de Manchester, élève seul sa fille, Mary, depuis le décès de sa femme. Mary, jolie cousette de 17-18 ans, est plutôt vaniteuse et insouciante. Aiguillonnée par le désir d'échapper à la misère de son milieu social, elle dédaigne l'amour de son ami d'enfance, Jem Wilson, pourtant fidèle, courageux (ses prouesses lors de l'incendie de l'usine en témoignent) et bon ouvrier. Au contraire, Mary est flattée (plus que véritablement séduite) par les attentions que lui porte l'élégant Harry Carson, fils du patron d'une filature. Quel choix fera Mary ? L'intérêt de Mr Carson est-il sincère ou va-t-il déshonorer Mary ?

Cette histoire d'amour permet à Elizabeth Gaskell de décrire avec précision et lucidité le quotidien d'ouvriers pauvres d'une « ville noire », Manchester (mais ça pourrait être Birmingham ...), dans les années 1830-40, caractérisé par la surpopulation et une grande insalubrité. Elizabeth Gaskell relate des anecdotes absolument insoutenables sur ces familles d'ouvriers (la mort des jumeaux Wilson, la tragédie de la famille Davenport …) et pointe leurs conditions de travail inhumaines, les salaires de famine, l'emploi des jeunes enfants dès 5 ans, les journées de 12 à 16h, les logements insalubres …

Comme dans Nord et Sud, le sujet d'Elizabeth Gaskell est la place de l'amour dans une société divisée entre patronat et employés. Mais Mary Barton est un roman plus âpre, presque du Zola ou du Dickens (lequel loua d'ailleurs cet ouvrage et invita Elizabeth Gaskell à collaborer à son journal, Household Worlds).

Pour autant, cet aspect social ne se fait pas au détriment des personnages et de l'intrigue qui ne cesse de rebondir. En effet, les tergiversations amoureuses du trio Mary/Jem/Harry sont interrompues de la plus inattendue et définitive des manières et la narration s'emballe subitement. Mary tente de sauver xxxxx d'une exécution publique et paye de sa personne. Son caractère se forge et son courage se dévoile.

Outre Mary, les autres personnages possèdent sans conteste une profondeur et sont torturés par des dilemmes moraux qui les conduisent jusqu'aux portes de la folie ou du crime. Aucun n'est fondamentalement mauvais ou bon. Ainsi, John Barton, le père de famille ravagé par l'injustice sociale qu'il observe (et subit) depuis de trop longues années, distille dans le roman des phrases bien senties :

« Je préférerais voir [ma gamine] gagner son pain à la sueur de son front, comme la Bible l'ordonne – oui, quitte à ce qu'elle ait pas de beurre à mettre sur son pain -, plutôt que d'être une de ces femmes qui se tournent les pouces, font enrager les vendeurs toute la matinée dans les magasins, s'égosillent au piano tout l'après-midi et vont au lit sans avoir fait le moindre bien à une créature de Dieu sauf à elles-mêmes » (p.30)

La tante de Mary, Esther, est aussi un personnage intéressant : la prostituée qui veille dans l'ombre à la vertu de sa jeune nièce orpheline de mère. A la marge, le duo solaire de Bob Leigh tisseur et naturaliste/botaniste amateur et sa petite-fille aveugle, sage et mesurée, Margaret, met du baume au cœur des personnages et des lecteurs.

Pour conclure, j'ai énormément aimé cette chronique d'une ville industrielle de l'Angleterre victorienne. Elizabeth Gaskell y mêle avec virtuosité histoire d'amour et dénonciation de l'injustice sociale. Et qu'on ne vienne pas me dire qu'il ne se passe rien dans les romans victoriens ! Elizabeth Gaskell enchaîne : incendie ravageur, harcèlement d'une jeune fille, assassinat, grèves d'ouvriers, morts de faim/misère, procès, course-poursuite en bateau, émigration au Canada … Un roman passionnant, émouvant et édifiant !